Carnets d'automne

08 mars 2019

" La vraie vie de Vinteuil"!

« La vraie vie de Vinteuil »

 

JEROME BASTIANELLI

 

Grasset

 

Cette biographie fictive du musicien de « La Recherche » est évidemment réservée aux proustiens patentés, ou pour le moins aux lecteurs de « A la Recherche du Temps Perdu » qui, seuls, pourront en saisir à la fois ce qui le lie au roman de Proust, et l'humour qui lui sert de petite musique de fond.

Vinteuil, même s'il n'apparaît que dans deux ou trois pages de l'énorme roman, par son oeuvre musicale, cette fameuse sonate dont est extraite cette «  petite phrase » qui sera en quelque sorte le fil rouge du roman, puisqu'il sera le symbole de l'amour de Swann pour Odette, du Narrateur pour Gilberte et pour Albertine, et du baron de Charlus pour le violoniste Morel, y joue un rôle plus important que sa présence réelle dans l'oeuvre. Comme Elstir représente la peinture, Bergotte la littérature, Vinteuil, musicien auquel Bastianelli rend un rôle à la taille de son talent imaginaire, représente la musique, qui joue dans « La Recherche » un rôle important, à la fois artistique et mondain.

Jérôme Bastianelli, proustien qualifié, Président de la « Société des Amis de Marcel Proust », est évidemment en pays de connaissance, seul capable de relier Vinteuil à l'oeuvre littéraire. Mais ce roman est aussi l'occasion de se plonger dans une périoide faste pour la musique française, puisqu'on y rencontre César Franck, Debussy, Bizet, Massenet, Lalo, Saint-Saëns, Vincent d'Indy, Berlioz, Liszt et Chopin. Un monde musical que l'auteur connaît bien, étant l'auteur de biographies de Félix Mendelssohn, Bizet et Tchaïkovsky, parues chez Actes Sud.

Livre passionnant, pour l'amateur de Proust et de musique française que je suis, que j'ai dévoré en un après-midi !

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23 janvier 2019

Lire Proust!

On peut lire et interpréter « A la recherche du temps perdu » de différentes façons, notamment en fonction de son âge, de ses centres d'intérêt.

Imaginons une première lecture à l'âge de vingt ans, l'âge des découvertes, des engagements sociaux ou politiques, qui verront le lecteur s'intéresser plutôt au volet social du roman. Tout le monde, ou presque, connaît cette exceptionnelle scène de « La recherche » où l'on voit les pauvres de la petite cité balnéaire qu'est Balbec s'agglutiner devant les grandes baies vitrées du « Grand Hôtel » à l'abri desquelles dînent les riches vacanciers, qu'ils obervent comme on observe des poissons exotiques dans un aquarium. Proust dépasse d'ailleurs la seule image, en précisant qu'un jour peut-être les pauvres briseront les baies vitrées. Les hiérarchies sociales sont strictes dans le roman, à l'image de celles contemporaines de l'auteur, elle va de la bonne Françoise qui s'épuise au travail du ménage malgré son grand âge, à Octave « aux choux », riche dandy, fils d'un important industriel, qui ne fait que jouer au golf.

On peut le lire plus tard, vers la trentaine, âge des aventures amoureuses, et alors on se passionnera pour les amours de Swann et d'Odette, ou du narrateur avec Albertine. En même temps qu'on s'inquiétera des « désillusions amoureuses », qui furent celles de Swann et du narrateur, de l'obsession de l'infidélité et de la jalousie, qui constitue un des grands thèmes du roman.

Vers la quarantaine, on peut être passionné de politique, et alors c'est Norpois qui retiendra l'attention, ce haut-fonctionnaire des Affaires Etrangères en connaît toutes les arcanes, et c'est un fin connaisseur de la politique européenne, sans oublier, bien évidemment, le retentissement de l'Affaire Dreyfus, dont il est longuement question dans le roman.

Ou alors on peut-être passionné par l'Art, la beauté dans tous ses états : la musique avec Vinteuil, la peinture avec Elstir, l'architecture avec Ruskin. Ou tout simplement la nature, celle des aubépines en fleurs, des falaises normandes, décrites avec beaucoup de finesse par l'auteur.

Enfin, à un âge plus avancé, le passage du temps peut provoquer chez le lecteur un sentiment de profonde mélancolie, telle la dernière scène du roman où le narrateur redécouvre tous ses personnages vieillis, avec toutefois une lueur d'espoir, puisque le narrateur trouve sa rédemprtion dans l'écriture de ce roman dont il rêve depuis toujours.

 

 

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22 janvier 2019

Marcel Proust et Virginia Woolf

La lecture de « La Recherche » de Proust peut provoquer chez le lecteur à la mémoire fine, et sensible au temps qui passe, à ce qui fut hier et n'est plus aujourd'hui, à ce qui est aujourd'hui et ne sera plus demain, un profond sentiment d'angoisse, celui-là même qui est à l'origine du roman de Proust ; une angoisse exprimée dans sa forme littéraire par la célèbre madeleine plongée dans la tasse de thé. Mais Proust ne fut pas le seul à être angoissé par le passage du temps, on trouve dans l'oeuvre de Virginia Woolf une petite persienne jaune, battue par le vent du large, baissée devant une fenêtre de la villa que les Woolf louaient sur la côte anglaise, et que l'on retrouve dans plusieurs de ses romans, c'est sa « madeleine proustienne » à elle. L'un et l'autre trouvèrent leur rédemption sous forme de roman. Une fois leur oeuvre achevée, ils renoncèrent à résister à cette angoissante mélancolie : Proust se laissa mourir, et Virginia Woolf se jeta dans la rivière Ouse.

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03 janvier 2019

Houellebecq ou pas Houellebecq?

Un de mes amis de Facebook me demandait ce matin si j'allais lire le dernier opus de Houellebecq, « Sérotonine ». Je lui ai répondu : NON . 

Alors il m'a demandé si c'était par principe. Là aussi je lui ai répondu négativement, je n'ai rien contre cet auteur dont j'ai lu deux livres, bien après leur parution, quand ils avaient paru en livre de poche, et plus par curiosité que par intérêt. Je n'ai pas aimé. Car pour moi, surfer sur l'événement politique ou social, ce n'est pas de la littérature, fût-elle enrobée d'affaires sentimentales ou érotiques souvent provocatrices.

Le personnage m'est antipathique, mais cela n'a jamais été pour moi une cause de rejet d'une oeuvre littéraire : Malraux, Morand ne me sont guère plus sympathiques, mais j'admire, j'aime et je lis leurs oeuvres avec une passion égale à leurs qualités.

On a dit que Houellebecq prévoyait l'histoire, c'est fort possible, et je lui reconnais là un don évident, sans toutefois lui reconnaître celui d'auteur en littérature. Par contre il a du flair, et il sait comment susciter l'intérêt, le « buzz » comme on dit aujourd'hui, même si son analyse de la société ne dépasse pas souvent les articles de magazine « grand public » !

On dit que le style fait l'oeuvre littéraire, alors celle de Houellebecq n'en est pas une, car de style, il n'en a pas.

Les mots de la fin, je les laisse à un journaliste du journal « Le Monde » : «  L'accueil du livre de Houellebecq en dit long sur l'état de la critique littéraire française » , et à un grand écrivain, Tahar Ben Jelloun : «  (Ses livres) sont des bavardages sur la condition humaine, d'une écriture affectée qui prétend à l'épure ».

 

 

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30 décembre 2018

Proust impressionniste!

C'est à la fin du premier chapitre de « A l'ombre des jeunes filles en fleurs », intitulé «  « Autour de Madame Swann », que l'on trouve, au niveau du style, les plus belles pages de Proust. Elles se situent juste après que le narrateur ait mis fin à ses amours compliquées avec Gilberte Swann - c'est là que bien souvent abandonnent leur lecture les néophytes en proustie, qui ignorent que les intermittences du coeur et le passage du temps constituent les deux piliers sur lesquels repose la cathédrale que constitue « A la recherche du temps perdu » - et qu'il se soit épris de sa mère, Odette Swann, qui fut, sous le nom d'Odette de Crécy, une cocotte de haut vol, qui compta parmi ses nombreux amants le mondain Charles Swann, qui finit par l'épouser.

Un amour platonique et esthétique du narrateur qui nous vaut des pages merveilleuses dans lesquelles il nous décrit les sorties d'Odette au Bois de Boulogne, alors lieu de promenade du Grand Monde avant le déjeuner, à pied, entourée de son mari et du narrateur, ou mollement étendue dans sa grande victoria à huit ressorts, saluant, d'un léger geste de la tête, les hommes qui lui tirent leur haut-de- forme en s'inclinant, en hommage à sa beauté, hommes du plus grand monde aristocratique - le Prince de Sagan, le marquis de Castellane - qui pour la plupart furent ses amants, mais qui se refuseraient à la présenter à leurs épouses. C'est l'occasion pour Proust de décrire, avec une précision digne d'un grand couturier, les superbes toilettes d'Odette, les étoffes dont elles sont faites, crêpe de Chine, taffetas, soie, leurs couleurs, rouge ou orange, rose, bleu lilas ou gorge-de-pigeon, le jeu de la lumière du jour qui leur donne de l'éclat, ses petits chapeaux surmontés d'une plume toute droite, la beauté de la végétation et du ciel chargé de nuages ou d'un beau bleu azur qui servent d'écrin à la déesse du jour ; c'est le moment où Proust se rapproche le plus des peintres impressionnistes, ses contemporains, un Degas, un Manet ou un Renoir.

Le chapitre se termine sur une de ces belles phrases chargées de couleurs et de lumière, dont Proust a le secret : «  ...le plaisir que j'éprouve , chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un berceau de glycines ».

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24 août 2018

Pelléas et Mélisande

Pourquoi cette oeuvre est-elle si peu lue ?

« Pelléas et Mélisande »est en effet une oeuvre qu'on ne lit presque plus aujourd'hui, et qu'on n'interprète que rarement au théâtre, ce qui n'est évidemment pas le cas de l'opéra éponyme de Debussy, qui a connu, et connaît encore un succès mondial, mérité, car c'est un pur chef-d'oeuvre de la musique.

Maeterlinck n'aimait pas la musique, et il n'a jamais apprécié l'oeuvre de Debussy inspirée de sa pièce, même si il lui doit son immense fortune, due aux plantureux revenus qu'elle lui a procurés. Par contre il aimait la peinture, et bien des peintres se sont inspirés de son oeuvre littéraire, Magritte, de Chirico et Delvaux parmi bien d'autres.

Aujourd'hui on considère son « Pelléas », au pire comme ennuyeux, au mieux comme étrange. Ce chef-d'oeuvre du symbolisme belge est une oeuvre du silence, du non-dit, toute la sensualité de cette oeuvre réside dans l'évocation du drame intérieur par un dialogue réduit au minimum, qui semble n'avoir aucun rapport avec le drame qui se joue, ce qui permet une grande liberté d'imagination au lecteur ou au spectateur. Nous somme ici à l'opposé du « Tristan » de Wagner ; même sujet, Isolde est promise au Roi Marke, mais tombe amoureuse de son plus fidèle et intime ami, Tristan, comme Mélisande, promise à Golaud, s'amourache de son frère, Pelléas. Mais là où les héros de Wagner chantent leur passion, accompagnés par une musique qu'un critique*, utilisant un terme bien dans l'esprit de cette oeuvre empreinte d'un érotisme brûlant, définissait comme «  une musique en érection durant quatre heures », Pelléas et Mélisande expriment leur amour par des regards, par un silence ou par un dialogue qui semble irréel. C'est Gaston Bachelard qui a peut-être le mieux défini ce théâtre : «  Maeterlinck a travaillé aux confins de la poésie et du silence, au minimum de la voix, dans la sonorité des eaux dormantes ».

Assez curieusement, on sort de la lecture de cette pièce profondément marqué par ses personnages ; Mélisande, Golaud, Pelléas continueront à hanter longtemps nos nuits!

 

 

P.S. Pour l'anecdote : « Les Sept Princesses », une des pièces de Maeterlinck, est une des seules oeuvres d'art du monde de la réalité, avec les tableaux du peintre Le Sidaner, cités dans « La Recherche » de Proust. Elle y fait d'ailleurs l'objet de moquerie de la part de la duchesse de Guermantes. J'ignore ce que Proust pensait de l'oeuvre du poète.

 

* Ce critique est Lucien Rebatet. Collaborationniste du Régime de Vichy, antisémite, condamné à une peine de prison à la Libération, Rebatet est un vilain personnage. Bon écrivain, dans son « Une histoire de la musique » il s'avère également être un excellent critique musical, quoique toujours affublé de cet antisémitisme larvé qui lui fait juger injustement des compositeurs d'origine juive, tels Mendelsohn ou Meyerbeer.

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25 avril 2018

Marcel Proust et Reynaldo Hahn.

C'est en mai 1894 que Marcel Proust et Reynaldo Hahn se rencontrèrent dans un des Salons les plus élégants de Paris, celui de Madeleine Lemaire, celle-là même qui allait illustrer de ses dessins un peu fades la première oeuvre de Proust, « Les Plaisirs et les jours », que son auteur était en train d'écrire lors de cette mémorable soirée qui devait voir naître une relation amoureuse intense qui allait durer deux ans.

Proust fut immédiatement fasciné par les yeux noirs du beau Vénézuélien, tandis que celui-ci était impressionné par la profondeur de pensée de son aîné de trois ans.

Reynaldo Hahn, alors à peine âgé de dix-neuf ans, était déjà célèbre, et reçu dans le Grand Monde. On aimait ses belles mélodies sur des poèmes de Verlaine ou de Baudelaire, il avait une jolie voix, sa musique se conformait à l'air du temps, qui était celui des musiques de chambre ou de mélodies pour salons élégants, genre dans lequel excellaient Fauré, Duparc ou César Franck. Reynaldo Hahn avait un protecteur de choix, Massenet lui-même, l'auteur du célèbre opéra « Werther », qui le considérait comme son élève le plus doué, et qui allait le soutenir jusqu'à sa mort. Proust, de son côté, avait peu de connaissances musicales. C'est Reynaldo Hahn qui allait lui faire découvrir le monde de la musique ; et quand on sait le rôle que joue la musique dans « La Recherche » - on se souviendra de la « Sonate de Vinteuil », de sa « Petite phrase » qui fera, à chaque fois qu'il l'entend, resurgir chez Swann le souvenir d'Odette, ou, plus loin dans l'oeuvre, le célèbre « Septuor » de « La Prisonnière » - on peut mesurer à sa juste valeur le rôle important que le compositeur a joué dans l'oeuvre de l'écrivain. Celui-ci ne sera pas en reste, on peut penser que le personnage de Reynaldo, habilement masqué, est omniprésent dans le roman de Proust, notamment dans l'histoire d'amour entre Swann et Odette où certains voient celle qui lia l'écrivain au musicien.

En 1896 les deux hommes mirent fin à leur relation intime, qui se transforma alors en une profonde amitié qui ne devait prendre fin qu'avec la mort de l'écrivain.

Les deux hommes continuaient à se voir, à s'écrire, à parler de leurs oeuvres, mais cette fois ce fut Proust qui retint toute l'attention, son grand oeuvre en cours, il la partageait avec Reynaldo, qu'il convoquait dans sa chambre hermétiquement close pour lui en des extraits, en parler tout simplement, à un Reynaldo Hahn fasciné par la beauté d'un texte dont il fut un des premiers à deviner l'importance, et qu'il fut aussi le premier à défendre bec et ongles contre l'incompréhension des éditeurs.

Comme le disent parfaitement les auteurs de l'essai consacré à cette entente entre deux artistes d'exception, ce fut bien une « Création à quatre mains » que celle de « La Recherche » !

 

 

 

 

« Marcel Proust et Reynaldo Hahn – Une création à quatre mains »

 

Philippe Blay , Jean-Christophe Branger et Luc Fraisse

 

Classiques Garnier

 

 

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21 mars 2018

D'Annunzio - "Il Fuoco".

Il Fuoco, beau roman crépusculaire, est le récit d'une passion amoureuse, très liée à la biographie du poète : sa passion pour la belle Eleonora Duse. Il est sans doute le chef-d'oeuvre de D'Annunzio.

Roman très caractéristique de cette atmosphère de mort qui règne dans les dernières années de la Belle Epoque, qui est celle des romans de Thomas Mann – Mort à Venise ou La Montagne magique – de la musique de Mahler ou des tableaux de Fernand Khnopff, qui se déroule dans une ville de Venise qui n'est plus que l'ombre de son prestigieux passé; ville mourante, silencieuse, un silence interrompu par le seul clapotis des rames de ces gondoles noires et funèbres dont Liszt a célébré l'étrange beauté dans une de ses oeuvres les plus belles, qui évoluent sur des canaux d'où jaillit le reflet des lumières des vieux palais, où Wagner termine la composition de son Tristan, où Fortuny crée ses tissus et ses soieries d'un luxe inouï.

Ecrit dans un style superbe – qui réclame la présence d'un dictionnaire – le roman se situe dans la lignée de grandes oeuvres décadentes contemporaines, le A Rebours de J.K.Huysmans ou Bruges-la-Morte de Rodenbach.

C'est sans doute Visconti, par le mode d'expression plus contemporain qu'est le cinéma, qui a le mieux compris et rendu cette atmosphère oppressante, fait de passion et de mort, de raffinement culturel et de décadence morale, qui caractérise la société de la Belle Epoque et que D'Annunzio représente à merveille, à la fois par sa biographie et par son oeuvre.

Il Fuoco se termine sur quelques-unes parmi les plus belles pages de la langue et de la littérature italiennes, le récit du dernier voyage de Wagner, celui de son cercueil placé sur la gondole funèbre, qui le conduit du palais Vendramin-Calergi à la gare de Venise où l'attendait le convoi qui devait le ramener à Bayreuth. On peut imaginer que par ces dernières pages, sombres par leur atmosphère, et brillantes par leur style, le poète ait considéré le compositeur de Tristan - l'histoire d'une passion tellement proche de celle que son héros vit pour sa belle actrice de théâtre - sans doute le mieux à mêmed'illustrer ce qu' il voyait comme la fin d'un monde, d'une culture, que la Grande Guerre allait définitivement enterrer.

 

 

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18 janvier 2018

Chateaubriand. " L'Amante et l'Amie Lettres inédites 1804-1828"

Chateaubriand aimait à être entouré de jolies femmes, toutes appartenant à la grande aristocratie - son épouse les appelait «  ses Madames » - amies, maîtresses ou admiratrices, fascinées par le talent de cet homme qui venait de publier un ouvrage sur la religion, Le génie du christianisme, supposé rétablir la religion catholique en France, alors même que Napoléon venait de signer un concordat avec le pape. Ouvrage qui n'avait rien de théologique, qui considérait la religion sous son aspect artistique et social, un ouvrage éminemment romantique, tout à fait dans l'air du temps, tandis qu'étaient publiés ses deux premiers romans, Atala et René, qui connurent un succès égal à celui que rencontra La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau un demi-siècle plus tôt. Par ces oeuvres, Chateaubriand s'imposait comme le grand maitre du romantisme naissant, ce qui ne pouvait que plaire aux femmes du grand monde.

Parmi toutes celles-ci, il y en eut deux qui entretinrent avec lui une longue correspondance, qui fait l'objet de l'ouvrage dont il est question.

Delphine de Custine, descendante d'un des plus grands noms de France, fut passionnément amoureuse de l'écrivain, une passion à laquelle Chateaubriand ne répondit guère, par indifférence ou parce qu'il était déjà amoureux de madame de Noailles, un de ses grands mais brefs amours.Les lettres de madame de Custine sont celles d'une femme désespérée, souffrant d'un amour fou, auquel elle ne trouve aucune réponse. Ses lettres sont émouvantes dans leur candeur et dans leur immaturité amoureuse, en même temps qu'elles font preuve d'une totale méconnaissance de l'homme à qui elles s'adressent, avec une sincérité, un abandon et une absence totale de pudeur. Car que pouvait-elle attendre de cet homme égocentrique, avant tout soucieux de l'image qu'il laissera à la postérité, de son avenir politique et de ses relations avec les femmes dont il aimait à s'entourer. Delphine de Custine a t-elle cru un instant à ce qu'elle proposait à l'écrivain-voyageur : une vie en ménage à deux, dans son château normand de Fervacques qu'elle avait acquis pour réaliser ce projet fou ? Croyait-elle vraiment pouvoir retenir l'écrivain dans ce lieu écarté de Paris où tout se passait et se décidait ? Elle y a cru, et y croira avec une constance et une force qui suscitent à la fois l'admiration et la pitié. Comme toutes les femmes amoureuses de Chateaubriand, elle a pris à la lettre les textes du Génie du Christianisme, alors qu'il y eut loin de la théorie à la pratique, ce que Chateaubriand prit beaucoup de mal à occulter ou à justifier dans les Mémoires-d'outre-Tombe. La correspondance de cette femme écorchée vive avec l'homme sans doute le plus égocentrique de son temps, est d'une grande beauté, à la fois par le désespoir et par la profondeur de sentiments qu'elle exprime, et par la puissance et par l'élégance de son écriture.

Il en va tout autrement pour Claire, duchesse de Duras. 

Epouse du Premier Gentilhomme de la Chambre de Louis XVIII, elle avait ses grandes entrées à la Cour des Tuileries, et y tenait un brillant salon dans l'appartement qui y occupait son mari de par ses fonctions. Femme intelligente, d'une santé fragile, elle s'intéressait à tout, de la littérature à la science, en passant par l'art et par la politique. On causait de tout dans ses différents salons ; on s'y retrouvait entre gens du Grand Monde, de la littérature, de la politique et de la science. Chateaubriand y faisait de nombreuses apparitions et retint vite l'attention de la duchesse, qui appréciait son oeuvre littéraire, son ambition politique, sa conversation, son côté romantique qui était alors à la mode et dont il se voulait le grand inspirateur.

Madame de Duras jouissait d' une grande influence politique à la Cour, elle en fit profiter son protégé  en le faisant nommer successivement ambassadeur à Rome, Berlin et Londres, et Ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement Villèle. On peut supposer que la relation entre la duchesse et l'écrivain n'était pas dépourvue d'arrière-pensées politique de la part de ce dernier. Ce qui n'empêchait pas à ces deux êtres, dotés d'un immense talent et d'une vaste culture, d'établir entre eux des liens d'une grande et longue amitié – la duchesse de Duras avait, plus clairvoyante en cela que madame de Custine, très tôt compris qu'il n'y aurait jamais d'attache amoureuse entre elle et l'écrivain – qui ne devait se terminer qu'avec la mort de la duchesse.

Leur correspondance est celle d'amis brillants – il l'appelait «  ma soeur » et elle «  mon frère » - qui aimaient exprimer leur passion pour tout ce que la vie leur offrait en fait de beauté en art, en littérature, tout en préservant les droits à la réalité quotidienne sous la forme de conseils donnés à l'écrivain volage pour son avenir d'homme politique.

La beauté de ces lettres réside dans le vaste champ d'intérêts qu'elles couvrent et ce avec beaucoup d'intelligence et de brillant. On est là dans un dialogue – à une voix dans ce cas-ci – entre deux personnages, complices dans leurs passions intellectuelles, qui comptèrent parmi les plus talentueux et les plus intelligents de leur temps et de leur milieu. Un vrai régal !

 

 

« L'Amante et l'Amie – Lettres inédites 1804-1828

François de Chateaubriand Delphine de Custine Claire de Duras 

Préface de Marc Fumaroli »

 

692p. 39€

 

NRF GALLIMARD

 

 

 

 

 

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20 décembre 2017

Italo Svevo ou l'Antivie de Maurizio Serra

svevo

Le titre pourrait faire craindre la biographie d'un écrivain talentueux, mais curieusement dépourvu de toute biographie intéressante!
Certes, la vie d'Ettore Schmidt, Italo Svevo étant son nom de plume, ne fut guère exaltante.
Né dans un milieu aisé de Trieste, qui faisait alors partie de l'Empire Austro-Hongrois, il fut, après une jeunesse somme toute assez banale, employé de banque et ensuite directeur d'une prospère entreprise de peinture pour sous-marins qui appartenait à sa belle-famille. Il écrivit ses romans aux rares heures qu'il ne consacrait pas à son travail, et cela dans une semi-clandestinité, ses premiers romans étant publiés à compte d'auteur et sous un nom d'emprunt.
Les seuls « événements » de cette existence assez banale furent la rencontre de James Joyce, qui enseignait l'anglais dans un institut de langues triestin - ce fut le début, non pas d'une amitié, mais d'une estime réciproque pour leurs oeuvres littéraires - et la découverte de l'oeuvre de Freud, qui devait influencer les romans de Svevo.
Outre ses trois grands romans, qui devaient, mais après sa mort, le rendre célèbre, « Une vie », « Sénilità » et surtout « La conscience de Zeno », il écrivit de nombreux essais, et quelques pièces de théâtre, qui ne sont plus guère lus ou jouées aujourd'hui.
La biographie de Maurizio Serra, déjà l'auteur, entre autres, d'une excellente biographie de Curzio Malaparte, est malgré tout passionnante grâce au cadre dans lequel se déroule l'existence de Svevo, la ville de Trieste, située aux confins de trois cultures - l'allemande, l'italienne et la slave – qui fut au centre d'un incroyable imbroglio politique qui,  prospère cité autrichienne, célèbre pour ses compagnies d'assurance et ses comptoirs maritimes, fut ruinée par la Première Guerre Mondiale, et détachée de son hinterland autrichien suite au Traité de Versailles qui la rendait à l'Italie.
Ce n'était cependant pas la fin de ses malheurs : les « irrédentistes » italiens ne se contentèrent pas de Trieste, ils voulaient la Dalmatie et la Vénétie Julienne, que le Traité ne leur accordait pas. Ce fut la « glorieuse », mais assez ridicule aventure du poète d'Annunzio , qui s'empara de Fiume (aujourd'hui Rijeka en Croatie) pour quelques mois, avant d'être obligé de céder ces territoires au tout nouveau royaume de Yougoslavie.
Svevo mourut en 1928 ; s'il connut les débuts du fascisme - Mussolini le respecta - il échappa aux sinistres « Lois raciales » qui, sous l'influence de Hitler, devenu l'allié de Mussolini, devaient durement frapper les Schmidt, Juifs d'origine.
C'est ce cadre assez étonnant qui donne à la vie de Svevo ce piment qui lui manqua dans son existence quotidienne, un cadre historique amplement documenté par Serra, qui y voyait les causes de l'étonnante « différence » de l'oeuvre de Svevo, une oeuvre en avance sur son temps, comme emportée par le tourbillon de l'histoire dans lequel elle fut créée.

svevo

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