Carnets d'automne

03 janvier 2019

Houellebecq ou pas Houellebecq?

Un de mes amis de Facebook me demandait ce matin si j'allais lire le dernier opus de Houellebecq, « Sérotonine ». Je lui ai répondu : NON . 

Alors il m'a demandé si c'était par principe. Là aussi je lui ai répondu négativement, je n'ai rien contre cet auteur dont j'ai lu deux livres, bien après leur parution, quand ils avaient paru en livre de poche, et plus par curiosité que par intérêt. Je n'ai pas aimé. Car pour moi, surfer sur l'événement politique ou social, ce n'est pas de la littérature, fût-elle enrobée d'affaires sentimentales ou érotiques souvent provocatrices.

Le personnage m'est antipathique, mais cela n'a jamais été pour moi une cause de rejet d'une oeuvre littéraire : Malraux, Morand ne me sont guère plus sympathiques, mais j'admire, j'aime et je lis leurs oeuvres avec une passion égale à leurs qualités.

On a dit que Houellebecq prévoyait l'histoire, c'est fort possible, et je lui reconnais là un don évident, sans toutefois lui reconnaître celui d'auteur en littérature. Par contre il a du flair, et il sait comment susciter l'intérêt, le « buzz » comme on dit aujourd'hui, même si son analyse de la société ne dépasse pas souvent les articles de magazine « grand public » !

On dit que le style fait l'oeuvre littéraire, alors celle de Houellebecq n'en est pas une, car de style, il n'en a pas.

Les mots de la fin, je les laisse à un journaliste du journal « Le Monde » : «  L'accueil du livre de Houellebecq en dit long sur l'état de la critique littéraire française » , et à un grand écrivain, Tahar Ben Jelloun : «  (Ses livres) sont des bavardages sur la condition humaine, d'une écriture affectée qui prétend à l'épure ».

 

 

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30 décembre 2018

Proust impressionniste!

C'est à la fin du premier chapitre de « A l'ombre des jeunes filles en fleurs », intitulé «  « Autour de Madame Swann », que l'on trouve, au niveau du style, les plus belles pages de Proust. Elles se situent juste après que le narrateur ait mis fin à ses amours compliquées avec Gilberte Swann - c'est là que bien souvent abandonnent leur lecture les néophytes en proustie, qui ignorent que les intermittences du coeur et le passage du temps constituent les deux piliers sur lesquels repose la cathédrale que constitue « A la recherche du temps perdu » - et qu'il se soit épris de sa mère, Odette Swann, qui fut, sous le nom d'Odette de Crécy, une cocotte de haut vol, qui compta parmi ses nombreux amants le mondain Charles Swann, qui finit par l'épouser.

Un amour platonique et esthétique du narrateur qui nous vaut des pages merveilleuses dans lesquelles il nous décrit les sorties d'Odette au Bois de Boulogne, alors lieu de promenade du Grand Monde avant le déjeuner, à pied, entourée de son mari et du narrateur, ou mollement étendue dans sa grande victoria à huit ressorts, saluant, d'un léger geste de la tête, les hommes qui lui tirent leur haut-de- forme en s'inclinant, en hommage à sa beauté, hommes du plus grand monde aristocratique - le Prince de Sagan, le marquis de Castellane - qui pour la plupart furent ses amants, mais qui se refuseraient à la présenter à leurs épouses. C'est l'occasion pour Proust de décrire, avec une précision digne d'un grand couturier, les superbes toilettes d'Odette, les étoffes dont elles sont faites, crêpe de Chine, taffetas, soie, leurs couleurs, rouge ou orange, rose, bleu lilas ou gorge-de-pigeon, le jeu de la lumière du jour qui leur donne de l'éclat, ses petits chapeaux surmontés d'une plume toute droite, la beauté de la végétation et du ciel chargé de nuages ou d'un beau bleu azur qui servent d'écrin à la déesse du jour ; c'est le moment où Proust se rapproche le plus des peintres impressionnistes, ses contemporains, un Degas, un Manet ou un Renoir.

Le chapitre se termine sur une de ces belles phrases chargées de couleurs et de lumière, dont Proust a le secret : «  ...le plaisir que j'éprouve , chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un berceau de glycines ».

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24 août 2018

Pelléas et Mélisande

Pourquoi cette oeuvre est-elle si peu lue ?

« Pelléas et Mélisande »est en effet une oeuvre qu'on ne lit presque plus aujourd'hui, et qu'on n'interprète que rarement au théâtre, ce qui n'est évidemment pas le cas de l'opéra éponyme de Debussy, qui a connu, et connaît encore un succès mondial, mérité, car c'est un pur chef-d'oeuvre de la musique.

Maeterlinck n'aimait pas la musique, et il n'a jamais apprécié l'oeuvre de Debussy inspirée de sa pièce, même si il lui doit son immense fortune, due aux plantureux revenus qu'elle lui a procurés. Par contre il aimait la peinture, et bien des peintres se sont inspirés de son oeuvre littéraire, Magritte, de Chirico et Delvaux parmi bien d'autres.

Aujourd'hui on considère son « Pelléas », au pire comme ennuyeux, au mieux comme étrange. Ce chef-d'oeuvre du symbolisme belge est une oeuvre du silence, du non-dit, toute la sensualité de cette oeuvre réside dans l'évocation du drame intérieur par un dialogue réduit au minimum, qui semble n'avoir aucun rapport avec le drame qui se joue, ce qui permet une grande liberté d'imagination au lecteur ou au spectateur. Nous somme ici à l'opposé du « Tristan » de Wagner ; même sujet, Isolde est promise au Roi Marke, mais tombe amoureuse de son plus fidèle et intime ami, Tristan, comme Mélisande, promise à Golaud, s'amourache de son frère, Pelléas. Mais là où les héros de Wagner chantent leur passion, accompagnés par une musique qu'un critique*, utilisant un terme bien dans l'esprit de cette oeuvre empreinte d'un érotisme brûlant, définissait comme «  une musique en érection durant quatre heures », Pelléas et Mélisande expriment leur amour par des regards, par un silence ou par un dialogue qui semble irréel. C'est Gaston Bachelard qui a peut-être le mieux défini ce théâtre : «  Maeterlinck a travaillé aux confins de la poésie et du silence, au minimum de la voix, dans la sonorité des eaux dormantes ».

Assez curieusement, on sort de la lecture de cette pièce profondément marqué par ses personnages ; Mélisande, Golaud, Pelléas continueront à hanter longtemps nos nuits!

 

 

P.S. Pour l'anecdote : « Les Sept Princesses », une des pièces de Maeterlinck, est une des seules oeuvres d'art du monde de la réalité, avec les tableaux du peintre Le Sidaner, cités dans « La Recherche » de Proust. Elle y fait d'ailleurs l'objet de moquerie de la part de la duchesse de Guermantes. J'ignore ce que Proust pensait de l'oeuvre du poète.

 

* Ce critique est Lucien Rebatet. Collaborationniste du Régime de Vichy, antisémite, condamné à une peine de prison à la Libération, Rebatet est un vilain personnage. Bon écrivain, dans son « Une histoire de la musique » il s'avère également être un excellent critique musical, quoique toujours affublé de cet antisémitisme larvé qui lui fait juger injustement des compositeurs d'origine juive, tels Mendelsohn ou Meyerbeer.

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25 avril 2018

Marcel Proust et Reynaldo Hahn.

C'est en mai 1894 que Marcel Proust et Reynaldo Hahn se rencontrèrent dans un des Salons les plus élégants de Paris, celui de Madeleine Lemaire, celle-là même qui allait illustrer de ses dessins un peu fades la première oeuvre de Proust, « Les Plaisirs et les jours », que son auteur était en train d'écrire lors de cette mémorable soirée qui devait voir naître une relation amoureuse intense qui allait durer deux ans.

Proust fut immédiatement fasciné par les yeux noirs du beau Vénézuélien, tandis que celui-ci était impressionné par la profondeur de pensée de son aîné de trois ans.

Reynaldo Hahn, alors à peine âgé de dix-neuf ans, était déjà célèbre, et reçu dans le Grand Monde. On aimait ses belles mélodies sur des poèmes de Verlaine ou de Baudelaire, il avait une jolie voix, sa musique se conformait à l'air du temps, qui était celui des musiques de chambre ou de mélodies pour salons élégants, genre dans lequel excellaient Fauré, Duparc ou César Franck. Reynaldo Hahn avait un protecteur de choix, Massenet lui-même, l'auteur du célèbre opéra « Werther », qui le considérait comme son élève le plus doué, et qui allait le soutenir jusqu'à sa mort. Proust, de son côté, avait peu de connaissances musicales. C'est Reynaldo Hahn qui allait lui faire découvrir le monde de la musique ; et quand on sait le rôle que joue la musique dans « La Recherche » - on se souviendra de la « Sonate de Vinteuil », de sa « Petite phrase » qui fera, à chaque fois qu'il l'entend, resurgir chez Swann le souvenir d'Odette, ou, plus loin dans l'oeuvre, le célèbre « Septuor » de « La Prisonnière » - on peut mesurer à sa juste valeur le rôle important que le compositeur a joué dans l'oeuvre de l'écrivain. Celui-ci ne sera pas en reste, on peut penser que le personnage de Reynaldo, habilement masqué, est omniprésent dans le roman de Proust, notamment dans l'histoire d'amour entre Swann et Odette où certains voient celle qui lia l'écrivain au musicien.

En 1896 les deux hommes mirent fin à leur relation intime, qui se transforma alors en une profonde amitié qui ne devait prendre fin qu'avec la mort de l'écrivain.

Les deux hommes continuaient à se voir, à s'écrire, à parler de leurs oeuvres, mais cette fois ce fut Proust qui retint toute l'attention, son grand oeuvre en cours, il la partageait avec Reynaldo, qu'il convoquait dans sa chambre hermétiquement close pour lui en des extraits, en parler tout simplement, à un Reynaldo Hahn fasciné par la beauté d'un texte dont il fut un des premiers à deviner l'importance, et qu'il fut aussi le premier à défendre bec et ongles contre l'incompréhension des éditeurs.

Comme le disent parfaitement les auteurs de l'essai consacré à cette entente entre deux artistes d'exception, ce fut bien une « Création à quatre mains » que celle de « La Recherche » !

 

 

 

 

« Marcel Proust et Reynaldo Hahn – Une création à quatre mains »

 

Philippe Blay , Jean-Christophe Branger et Luc Fraisse

 

Classiques Garnier

 

 

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21 mars 2018

D'Annunzio - "Il Fuoco".

Il Fuoco, beau roman crépusculaire, est le récit d'une passion amoureuse, très liée à la biographie du poète : sa passion pour la belle Eleonora Duse. Il est sans doute le chef-d'oeuvre de D'Annunzio.

Roman très caractéristique de cette atmosphère de mort qui règne dans les dernières années de la Belle Epoque, qui est celle des romans de Thomas Mann – Mort à Venise ou La Montagne magique – de la musique de Mahler ou des tableaux de Fernand Khnopff, qui se déroule dans une ville de Venise qui n'est plus que l'ombre de son prestigieux passé; ville mourante, silencieuse, un silence interrompu par le seul clapotis des rames de ces gondoles noires et funèbres dont Liszt a célébré l'étrange beauté dans une de ses oeuvres les plus belles, qui évoluent sur des canaux d'où jaillit le reflet des lumières des vieux palais, où Wagner termine la composition de son Tristan, où Fortuny crée ses tissus et ses soieries d'un luxe inouï.

Ecrit dans un style superbe – qui réclame la présence d'un dictionnaire – le roman se situe dans la lignée de grandes oeuvres décadentes contemporaines, le A Rebours de J.K.Huysmans ou Bruges-la-Morte de Rodenbach.

C'est sans doute Visconti, par le mode d'expression plus contemporain qu'est le cinéma, qui a le mieux compris et rendu cette atmosphère oppressante, fait de passion et de mort, de raffinement culturel et de décadence morale, qui caractérise la société de la Belle Epoque et que D'Annunzio représente à merveille, à la fois par sa biographie et par son oeuvre.

Il Fuoco se termine sur quelques-unes parmi les plus belles pages de la langue et de la littérature italiennes, le récit du dernier voyage de Wagner, celui de son cercueil placé sur la gondole funèbre, qui le conduit du palais Vendramin-Calergi à la gare de Venise où l'attendait le convoi qui devait le ramener à Bayreuth. On peut imaginer que par ces dernières pages, sombres par leur atmosphère, et brillantes par leur style, le poète ait considéré le compositeur de Tristan - l'histoire d'une passion tellement proche de celle que son héros vit pour sa belle actrice de théâtre - sans doute le mieux à mêmed'illustrer ce qu' il voyait comme la fin d'un monde, d'une culture, que la Grande Guerre allait définitivement enterrer.

 

 

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18 janvier 2018

Chateaubriand. " L'Amante et l'Amie Lettres inédites 1804-1828"

Chateaubriand aimait à être entouré de jolies femmes, toutes appartenant à la grande aristocratie - son épouse les appelait «  ses Madames » - amies, maîtresses ou admiratrices, fascinées par le talent de cet homme qui venait de publier un ouvrage sur la religion, Le génie du christianisme, supposé rétablir la religion catholique en France, alors même que Napoléon venait de signer un concordat avec le pape. Ouvrage qui n'avait rien de théologique, qui considérait la religion sous son aspect artistique et social, un ouvrage éminemment romantique, tout à fait dans l'air du temps, tandis qu'étaient publiés ses deux premiers romans, Atala et René, qui connurent un succès égal à celui que rencontra La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau un demi-siècle plus tôt. Par ces oeuvres, Chateaubriand s'imposait comme le grand maitre du romantisme naissant, ce qui ne pouvait que plaire aux femmes du grand monde.

Parmi toutes celles-ci, il y en eut deux qui entretinrent avec lui une longue correspondance, qui fait l'objet de l'ouvrage dont il est question.

Delphine de Custine, descendante d'un des plus grands noms de France, fut passionnément amoureuse de l'écrivain, une passion à laquelle Chateaubriand ne répondit guère, par indifférence ou parce qu'il était déjà amoureux de madame de Noailles, un de ses grands mais brefs amours.Les lettres de madame de Custine sont celles d'une femme désespérée, souffrant d'un amour fou, auquel elle ne trouve aucune réponse. Ses lettres sont émouvantes dans leur candeur et dans leur immaturité amoureuse, en même temps qu'elles font preuve d'une totale méconnaissance de l'homme à qui elles s'adressent, avec une sincérité, un abandon et une absence totale de pudeur. Car que pouvait-elle attendre de cet homme égocentrique, avant tout soucieux de l'image qu'il laissera à la postérité, de son avenir politique et de ses relations avec les femmes dont il aimait à s'entourer. Delphine de Custine a t-elle cru un instant à ce qu'elle proposait à l'écrivain-voyageur : une vie en ménage à deux, dans son château normand de Fervacques qu'elle avait acquis pour réaliser ce projet fou ? Croyait-elle vraiment pouvoir retenir l'écrivain dans ce lieu écarté de Paris où tout se passait et se décidait ? Elle y a cru, et y croira avec une constance et une force qui suscitent à la fois l'admiration et la pitié. Comme toutes les femmes amoureuses de Chateaubriand, elle a pris à la lettre les textes du Génie du Christianisme, alors qu'il y eut loin de la théorie à la pratique, ce que Chateaubriand prit beaucoup de mal à occulter ou à justifier dans les Mémoires-d'outre-Tombe. La correspondance de cette femme écorchée vive avec l'homme sans doute le plus égocentrique de son temps, est d'une grande beauté, à la fois par le désespoir et par la profondeur de sentiments qu'elle exprime, et par la puissance et par l'élégance de son écriture.

Il en va tout autrement pour Claire, duchesse de Duras. 

Epouse du Premier Gentilhomme de la Chambre de Louis XVIII, elle avait ses grandes entrées à la Cour des Tuileries, et y tenait un brillant salon dans l'appartement qui y occupait son mari de par ses fonctions. Femme intelligente, d'une santé fragile, elle s'intéressait à tout, de la littérature à la science, en passant par l'art et par la politique. On causait de tout dans ses différents salons ; on s'y retrouvait entre gens du Grand Monde, de la littérature, de la politique et de la science. Chateaubriand y faisait de nombreuses apparitions et retint vite l'attention de la duchesse, qui appréciait son oeuvre littéraire, son ambition politique, sa conversation, son côté romantique qui était alors à la mode et dont il se voulait le grand inspirateur.

Madame de Duras jouissait d' une grande influence politique à la Cour, elle en fit profiter son protégé  en le faisant nommer successivement ambassadeur à Rome, Berlin et Londres, et Ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement Villèle. On peut supposer que la relation entre la duchesse et l'écrivain n'était pas dépourvue d'arrière-pensées politique de la part de ce dernier. Ce qui n'empêchait pas à ces deux êtres, dotés d'un immense talent et d'une vaste culture, d'établir entre eux des liens d'une grande et longue amitié – la duchesse de Duras avait, plus clairvoyante en cela que madame de Custine, très tôt compris qu'il n'y aurait jamais d'attache amoureuse entre elle et l'écrivain – qui ne devait se terminer qu'avec la mort de la duchesse.

Leur correspondance est celle d'amis brillants – il l'appelait «  ma soeur » et elle «  mon frère » - qui aimaient exprimer leur passion pour tout ce que la vie leur offrait en fait de beauté en art, en littérature, tout en préservant les droits à la réalité quotidienne sous la forme de conseils donnés à l'écrivain volage pour son avenir d'homme politique.

La beauté de ces lettres réside dans le vaste champ d'intérêts qu'elles couvrent et ce avec beaucoup d'intelligence et de brillant. On est là dans un dialogue – à une voix dans ce cas-ci – entre deux personnages, complices dans leurs passions intellectuelles, qui comptèrent parmi les plus talentueux et les plus intelligents de leur temps et de leur milieu. Un vrai régal !

 

 

« L'Amante et l'Amie – Lettres inédites 1804-1828

François de Chateaubriand Delphine de Custine Claire de Duras 

Préface de Marc Fumaroli »

 

692p. 39€

 

NRF GALLIMARD

 

 

 

 

 

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20 décembre 2017

Italo Svevo ou l'Antivie de Maurizio Serra

svevo

Le titre pourrait faire craindre la biographie d'un écrivain talentueux, mais curieusement dépourvu de toute biographie intéressante!
Certes, la vie d'Ettore Schmidt, Italo Svevo étant son nom de plume, ne fut guère exaltante.
Né dans un milieu aisé de Trieste, qui faisait alors partie de l'Empire Austro-Hongrois, il fut, après une jeunesse somme toute assez banale, employé de banque et ensuite directeur d'une prospère entreprise de peinture pour sous-marins qui appartenait à sa belle-famille. Il écrivit ses romans aux rares heures qu'il ne consacrait pas à son travail, et cela dans une semi-clandestinité, ses premiers romans étant publiés à compte d'auteur et sous un nom d'emprunt.
Les seuls « événements » de cette existence assez banale furent la rencontre de James Joyce, qui enseignait l'anglais dans un institut de langues triestin - ce fut le début, non pas d'une amitié, mais d'une estime réciproque pour leurs oeuvres littéraires - et la découverte de l'oeuvre de Freud, qui devait influencer les romans de Svevo.
Outre ses trois grands romans, qui devaient, mais après sa mort, le rendre célèbre, « Une vie », « Sénilità » et surtout « La conscience de Zeno », il écrivit de nombreux essais, et quelques pièces de théâtre, qui ne sont plus guère lus ou jouées aujourd'hui.
La biographie de Maurizio Serra, déjà l'auteur, entre autres, d'une excellente biographie de Curzio Malaparte, est malgré tout passionnante grâce au cadre dans lequel se déroule l'existence de Svevo, la ville de Trieste, située aux confins de trois cultures - l'allemande, l'italienne et la slave – qui fut au centre d'un incroyable imbroglio politique qui,  prospère cité autrichienne, célèbre pour ses compagnies d'assurance et ses comptoirs maritimes, fut ruinée par la Première Guerre Mondiale, et détachée de son hinterland autrichien suite au Traité de Versailles qui la rendait à l'Italie.
Ce n'était cependant pas la fin de ses malheurs : les « irrédentistes » italiens ne se contentèrent pas de Trieste, ils voulaient la Dalmatie et la Vénétie Julienne, que le Traité ne leur accordait pas. Ce fut la « glorieuse », mais assez ridicule aventure du poète d'Annunzio , qui s'empara de Fiume (aujourd'hui Rijeka en Croatie) pour quelques mois, avant d'être obligé de céder ces territoires au tout nouveau royaume de Yougoslavie.
Svevo mourut en 1928 ; s'il connut les débuts du fascisme - Mussolini le respecta - il échappa aux sinistres « Lois raciales » qui, sous l'influence de Hitler, devenu l'allié de Mussolini, devaient durement frapper les Schmidt, Juifs d'origine.
C'est ce cadre assez étonnant qui donne à la vie de Svevo ce piment qui lui manqua dans son existence quotidienne, un cadre historique amplement documenté par Serra, qui y voyait les causes de l'étonnante « différence » de l'oeuvre de Svevo, une oeuvre en avance sur son temps, comme emportée par le tourbillon de l'histoire dans lequel elle fut créée.

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19 décembre 2017

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, un couple mythique!

Un couple d'intellectuels tel celui qui, mondialement célèbre et célébré, lia Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, n'est plus envisageable aujourd'hui où l'on célèbre de préférence un couple de stars de la chanson ou un joueur de football, ce qui, entre parenthèses, en dit long sur les priorités de notre époque !Même s'il s'estompe lentement, le souvenir de ce couple reste encore vivant dans la génération de ce qu'on appelle le « baby boom », celle née au lendemain de la guerre. Un souvenir toujours vivant, telle fut l'influence de ce couple, influence littéraire et philosophique, avant de devenir politique.

Parlons-en de cette influence et de ce qu'il en reste aujourd'hui.

Sartre fut longtemps considéré avant tout comme un philosophe ; l'Existentialisme, cet hymne à la liberté individuelle, à la responsabilité de chaque Etre humain dans l'évolution de son existence, qui suppose une liberté totale vis-à-vis de toute morale ou de toute influence religieuse, a fait sa renommée et le tour du monde. Son influence fut énorme. Aujourd'hui, alors que cette liberté tant revendiquée par la génération de « mai 68 » est quasi totale, Sartre n'est plus repris dans les « Histoires de la Philosophie », et l'Existentialisme, en tant que mouvement libertaire, n'a plus qu'un intérêt historique. Son action politique, qui joua un rôle de plus en plus important dans la fin de sa vie, a profondément marqué les mouvements anarchistes ou d'extrême gauche durant la seconde moirié du XXème Siècle ; aujourd'hui, on ne fait plus que rarement appel à son nom. Nous restent le romancier et l'homme de théâtre.

Dans l'histoire de la littérature, Sartre survivra par des romans comme « Les Mots » ou « La Nausée », et par ses brillantes études sur Flaubert et sur Jean Genêt. Son théâtre, très politisé, n'est plus guère joué aujourd'hui, sans doute parce qu'il est trop lié à sa philosophie. Assez curieusement, Sartre ne survivra que par ce qu'il considérait le moins important dans son oeuvre : le roman et l'essai littéraire.

 

Pour Simone de Beauvoir, les choses furent, dès le départ, bien différentes et bien plus marquées : pour cette femme qui allait devenir l'égérie du féminisme , la littérature était sa grande et unique vocation.

Comme nous l'explique ce petit chef-d'oeuvre que sont les « Mémoires d'une jeune fille rangée », dès son adolescence, la jeune Simone avait décidé qu'elle allait devenir écrivaine. Et elle le deviendra. Non pas dans le domaine qu'elle revendiquait, celui de la fiction, mais dans celui de la « mémoire ». Car si aujourd'hui on ne lit plus guère « L'invitée » ou « Les Mandarins », ce dernier qui obtint le Prix Goncourt, ses mémoires, que ce fussent «  Les mémoires d'une jeune fille rangée »*, «  La force de l'âge », « La force des choses », « Tout compte fait » ou « Une mort très douce », constituent aujourd'hui la plus belle part de son héritage littéraire, qui mérite d'être lue, encore et toujours. Non seulement pour leur valeur historique – on y lit toute l'histoire de la Rive Gauche depuis l'Entre-deux-guerres jusqu'à la fin des années 80, soit jusqu'à la mort de Sartre, mais aussi et surtout pour leur valeur littéraire. Quoiqu'elle rejetât toute spiritualité, toute méditation, indignes d'un « Etre Libre », elle n'accepta jamais vraiment du fond du coeur cette exigence de Sartre, qui se refusait à toute admiration qui ne fût pas passée sous les fourches caudines de la raison. Les plus belles pages de ses mémoires sont celles où Simone de Beauvoir cède à sa profonde admiration pour la nature, ses paysages, les grandes oeuvres de la création humaine, et là, quand elle se laisse aller à sa sensibilité à la beauté sous toutes ses formes, sa plume est celle d'une immense écrivaine.

 

* Toutes les oeuvres de Simone de Beauvoir sont accessibles en édition de poche FOLIO. On ne peut que s'étonner qu'elle n'ait pas encore fait l'objet d'un ou plusieurs « Pléiade », elle qui a toujours été publiée chez Gallimard. Et ceci alors que cette illustre maison d'édition n'hésite pas à publier dans cette prestigieuse collection un Jean d'Ormesson dont on peut discuter, sinon l'esprit et l 'élégance, du moins la valeur littéraire.

 

 

 

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27 septembre 2017

Jean-Philippe Toussaint

Il est des oeuvres littéraires qui, dès la première lecture, vous associent à leurs auteurs dans une admiration qui évolue rapidement en passion. Ce fut mon cas lors de la lecture du premier roman de Jean-Philippe Toussaint, «  La salle de bain », il y a plus de trente ans ( Toussaint n'est pas un de ces écrivains qui pondent leur roman tous les ans, son opus ne contient que douze romans sur trente-deux ans). Et pourtant je n'étais guère un grand amateur du « Nouveau Roman », qui a beaucoup influencé Toussaint – ce n'est pas un hasard si l'auteur est publié chez Minuit – Alain-Robbe-Grillet, Claude Simon et Nathalie Sarraute n'ont jamais fait partie de mon Olympe littéraire. L'oeuvre de Jean-Philippe Toussaint, si elle magnifie l'objet en tant que tel, fidèle en cela au mouvement littéraire dont Robbe-Grillet fut le Grand-Maître, est dotée d'une vitalité et d'une sensibilité humaines qui font défaut au « Nouveau Roman ». Jean-Philippe Toussaint est à la fois un peintre – ses descriptions d'atmosphères urbaines sont superbes – et un fin observateur de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus sensible : la passion amoureuse. Deux qualités particulièrement mises à l'honneur dans sa tétralogie de « Marie Madeleine Marguerite de Montalte » (1), dans laquelle, à travers un long voyage, ou plutôt une longue fuite de la Chine et du Japon à l'île d'Elbe, le narrateur s'accroche désespérément à un amour sur le point de mourir. Une sorte de course contre le temps, contre le lent délitement d'une passion qui ne s'éteint qu'en apparence, écrite dans un style éblouissant. Il est, dans les quatre parties de cette suite, des pages dignes d'une anthologie, telles celles qui nous décrivent l'embarquement, sous une pluie battante, d'un cheval de course sur l'aéroport de Narita, ou celles dans lesquelles les amoureux parcourent, en chaussons et sous la pluie, constamment présente dans cette suite, les rues vides d'une ville de Tokyo emblématique d'un monde dans lequel l'être humain semble dévoré par un gigantisme qui accélère son sentiment de solitude et de désarroi, ce que Sofia Coppola a si bien rendu dans son merveilleux film qu'est « Lost in translation ».

Cette tétralogie, je viens de la relire, avec la même passion, avec le même regard admiratif pour le style de l'auteur – on lui pardonne une certaine surcharge, cette gourmandise dont les écrivains Belges ont sans doute hérité de Rubens ou de Jordaens – une lecture qui m'a été inspirée par la nouvelle de la publication du dernier opus de l'auteur : « Made in China », que j'ai hâte de découvrir !

 

 

 

(1) « Faire l'amour. Hiver « ( 2002), «  Fuir. Eté « (2005), « La vérité sur Marie. Printemps-été » ( 2009), «  Nue » Automne-hiver ( 2015). LES EDITIONS DE MINUIT

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08 septembre 2017

Pierre Bergé. Portrait en demi-teinte!

Décès de Pierre Bergé.

Je n'ai jamais aimé l'homme, peut-être à cause du livre de portraits (1) qu'il a consacré, entre autres, à la liaison qu'il a entretenue avec le peintre Bernard Buffet. Ce dernier connaissait lors de leur liaison une célébrité mondiale comme peintre : château, Rolls, Jet Set, un succès que Bergé partageait et entretenait sans doute partiellement grâce à son talent d'homme d'affaires, comme il le fera plus tard avec Yves Saint-Laurent, une valeur plus sûre, jusqu'au jour où la peinture de Buffet, surévaluée, moquée, disparut des musées et des salles de vente, et commença alors une lente descente aux enfers d'un homme brisé, devenu alcoolique...que Pierre Bergé abandonna à son triste sort. Dans son portrait, il évoque l'erreur de Buffet, son attachement à un art dépassé, sans avenir, sans toutefois faire montre du moindre signe d'attachement, de compréhension envers celui qui fut son premier amour. Affaire classée ! Bergé ne supportait pas les perdants.

Cela étant, il faut reconnaitre à Bergé une générosité exceptionnelle comme mécène, - avec parfois des sursauts mesquins de mauvaise humeur, comme lors de sa dispute avec le directeur du Centre Pompidou...qui valut à la National Gallery une rénovation complète de la salle des peintres français du XVIIème siècle, financée par l'association Yves Saint-Laurent/Pierre Bergé, au détriment du Centre Pompidou auquel il réservait primitivement ce geste de mécénat – comme amateur d'art, comme homme passionné de journalisme, et surtout, prêchant par l'exemple, comme défenseur des « différences », homosexualité en première ligne. Son action dans la lutte contre le Sida fut à la fois efficace et généreuse.

Un portrait en demi-teinte, mais n'est-ce pas le sort de toute destinée humaine ?

 

 (1)  "Les Jours s'en vont, je demeure"   Pierre Bergé   GALLIMARD

 

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