Carnets d'automne

27 septembre 2017

Jean-Philippe Toussaint

Il est des oeuvres littéraires qui, dès la première lecture, vous associent à leurs auteurs dans une admiration qui évolue rapidement en passion. Ce fut mon cas lors de la lecture du premier roman de Jean-Philippe Toussaint, «  La salle de bain », il y a plus de trente ans ( Toussaint n'est pas un de ces écrivains qui pondent leur roman tous les ans, son opus ne contient que douze romans sur trente-deux ans). Et pourtant je n'étais guère un grand amateur du « Nouveau Roman », qui a beaucoup influencé Toussaint – ce n'est pas un hasard si l'auteur est publié chez Minuit – Alain-Robbe-Grillet, Claude Simon et Nathalie Sarraute n'ont jamais fait partie de mon Olympe littéraire. L'oeuvre de Jean-Philippe Toussaint, si elle magnifie l'objet en tant que tel, fidèle en cela au mouvement littéraire dont Robbe-Grillet fut le Grand-Maître, est dotée d'une vitalité et d'une sensibilité humaines qui font défaut au « Nouveau Roman ». Jean-Philippe Toussaint est à la fois un peintre – ses descriptions d'atmosphères urbaines sont superbes – et un fin observateur de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus sensible : la passion amoureuse. Deux qualités particulièrement mises à l'honneur dans sa tétralogie de « Marie Madeleine Marguerite de Montalte » (1), dans laquelle, à travers un long voyage, ou plutôt une longue fuite de la Chine et du Japon à l'île d'Elbe, le narrateur s'accroche désespérément à un amour sur le point de mourir. Une sorte de course contre le temps, contre le lent délitement d'une passion qui ne s'éteint qu'en apparence, écrite dans un style éblouissant. Il est, dans les quatre parties de cette suite, des pages dignes d'une anthologie, telles celles qui nous décrivent l'embarquement, sous une pluie battante, d'un cheval de course sur l'aéroport de Narita, ou celles dans lesquelles les amoureux parcourent, en chaussons et sous la pluie, constamment présente dans cette suite, les rues vides d'une ville de Tokyo emblématique d'un monde dans lequel l'être humain semble dévoré par un gigantisme qui accélère son sentiment de solitude et de désarroi, ce que Sofia Coppola a si bien rendu dans son merveilleux film qu'est « Lost in translation ».

Cette tétralogie, je viens de la relire, avec la même passion, avec le même regard admiratif pour le style de l'auteur – on lui pardonne une certaine surcharge, cette gourmandise dont les écrivains Belges ont sans doute hérité de Rubens ou de Jordaens – une lecture qui m'a été inspirée par la nouvelle de la publication du dernier opus de l'auteur : « Made in China », que j'ai hâte de découvrir !

 

 

 

(1) « Faire l'amour. Hiver « ( 2002), «  Fuir. Eté « (2005), « La vérité sur Marie. Printemps-été » ( 2009), «  Nue » Automne-hiver ( 2015). LES EDITIONS DE MINUIT

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08 septembre 2017

Pierre Bergé. Portrait en demi-teinte!

Décès de Pierre Bergé.

Je n'ai jamais aimé l'homme, peut-être à cause du livre de portraits (1) qu'il a consacré, entre autres, à la liaison qu'il a entretenue avec le peintre Bernard Buffet. Ce dernier connaissait lors de leur liaison une célébrité mondiale comme peintre : château, Rolls, Jet Set, un succès que Bergé partageait et entretenait sans doute partiellement grâce à son talent d'homme d'affaires, comme il le fera plus tard avec Yves Saint-Laurent, une valeur plus sûre, jusqu'au jour où la peinture de Buffet, surévaluée, moquée, disparut des musées et des salles de vente, et commença alors une lente descente aux enfers d'un homme brisé, devenu alcoolique...que Pierre Bergé abandonna à son triste sort. Dans son portrait, il évoque l'erreur de Buffet, son attachement à un art dépassé, sans avenir, sans toutefois faire montre du moindre signe d'attachement, de compréhension envers celui qui fut son premier amour. Affaire classée ! Bergé ne supportait pas les perdants.

Cela étant, il faut reconnaitre à Bergé une générosité exceptionnelle comme mécène, - avec parfois des sursauts mesquins de mauvaise humeur, comme lors de sa dispute avec le directeur du Centre Pompidou...qui valut à la National Gallery une rénovation complète de la salle des peintres français du XVIIème siècle, financée par l'association Yves Saint-Laurent/Pierre Bergé, au détriment du Centre Pompidou auquel il réservait primitivement ce geste de mécénat – comme amateur d'art, comme homme passionné de journalisme, et surtout, prêchant par l'exemple, comme défenseur des « différences », homosexualité en première ligne. Son action dans la lutte contre le Sida fut à la fois efficace et généreuse.

Un portrait en demi-teinte, mais n'est-ce pas le sort de toute destinée humaine ?

 

 (1)  "Les Jours s'en vont, je demeure"   Pierre Bergé   GALLIMARD

 

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27 juillet 2017

Edouard Philippe: Premier Ministre et lecteur!

Il me faut l'avouer: je ne suis guère amateur de la "Littérature" des hommes politiques, mais qu'un Premier Ministre publiât un livre sur la lecture me paraît suffisamment exceptionnel pour qu'on s'y arrêtât. Disons-le de suite, ce livre est un non-événement, en ce sens qu'il ne nous apprend rien de vraiment  neuf, ni sur le livre, ni sur la lecture, qui n'ait déjà été dit; la nouveauté, c'est que ce soit un ministre qui en parle.

Dans un premier chapitre, l'auteur nous apprend qu'il a découvert la lecture et le livre par L'Enfer de Dante, excusez du peu, du moins par ses premières strophes, que son père lui lut à haute voix alors qu'il n'avait que six ans. Sa vraie découverte de la littérature, ce furent le Cyrano de Rostand et Les Misérables de Victor Hugo. L'occasion de souligner l'importance de la lecture orale, une façon de plus en plus utilisée, grâce aux moyens modernes de communication, pour faire découvrir la lecture. Et l'auteur de donner comme exemple la découverte émerveillée, excusez, une fois encore, du peu, du Faust de Goethe par son fils de dix ans, qui l'avait écouté sur France Culture! Mais ce qu'on attendait sans doute le plus de l'auteur, c'est sa vision de la lecture dans le domaine public. Le Havre, dont il fut le maire, possède de nombreuses et belles bibliothèques, la plus récente se situe dans "Le Volcan" d'Oscar Niemeyer, impressionnante coupole située au bord des anciens quais de la ville. Philippe souligne, avec raison, qu'il ne suffit pas d'attirer les citoyens dans les bibliothèques, de les faire venir aux livres, il faut aussi que le livre aille vers eux, et c'est ici que le Havre fait preuve d'imagination en créant des "Points livres", mini bibliothèques de maximum 5000 livres, dispersées un peu partout dans la ville, dans des lieux inattendus: galeries commerciales, restaurants, gares...! Ajoutons-y les "Livres nomades", livres déposés sur un banc, sur un siège du tram, abandonnés là pour qu'ils soient recueillis et lus, pour être à nouveau disposés, ou non, pour d'autres lecteurs. C'est donc une vision très globale de la lecture, de sa découverte et de son apprentissage. On sautera le chapitre sur sa passion pour la boxe, si ce n'est qu'il en profite pour souligner l'intérêt du Rap et de ses textes, qui vont du meilleur au pire.Le Ministre, enfin, nous parle de ses coups de coeur en littérature. Il avoue, et on apprécie sa modestie, n'avoir jamais lu, ni Proust, ni Hemingway, ni Joyce, ni Kafka, ni Modiano, et de n'avoir découvert que tardivement Flaubert, à l'âge de vingt ans, via Salammbô, qui n'est pas le meilleur Flaubert, sans, à ce jour, avoir lu Madame Bovary! Sa préférence, homme politique oblige, va aux grandes biographies d'hommes d'Etat, celles de Churchill, de Mendès France, de Jaurès, de Blum et...du général de Gaulle, ce qui ne l'empêche pas d'adorer Chateaubriand et Céline. La poésie, pour lui, s'arrête à Mallarmé; mais il aime les textes de Bob Dylan, de Bruce Springsteen et de Léonard Cohen, ce qui est assez intéressant quand on songe aux critiques qui se sont élevées lors de l'attribution du Prix Nobel de Littérature à Dylan. Enfin, quelques anecdotes amusantes sur le livre, telle celle qui concerne le maire de Deauville, qui lors des dîners qu'il organise, offre à ses hôtes un livre,posé sur leur serviette, ou cet aphorisme, que je partage, comme tout lecteur assidu: " Un livre prêté est un livre perdu". On l'aura compris, le Premier Ministre ne prête jamais ses livres!

 

" Des hommes qui lisent" 248p.

EDOUARD PHILIPPE

JC Lattès

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25 juillet 2017

Madame d'Epinay

Née Louise Florence Pétronille Tardieu d'Esclavelles, dans une ancienne noblesse de province, cette "fille de condition" devait, à l'encontre de la volonté de sa famille, indignée de cette mésalliance avec une famille de financiers, épouser, à peine âgée de  quinze ans, le fils d'un riche Fermier Général, Monsieur Lalive de Bellegarde. Ce fils, un jeune débauché, Denis Lalive d'Epinay, joueur, coureur de jupons, dépensier, devait faire le malheur de sa jeune épousée, qui rêvait d'un mariage où les époux seraient intimement liés dans une fidélité inébranlable, ce qui, dans la société de l'époque, était une illusion.Il lui faudra du temps pour découvrir le vrai caractère de cet époux qu'elle aime, contre vents et marées, et suite aux infidélités de celui-ci, à ses dépenses irresponsables, au cynisme dont il fait preuve dans ses relations avec sa jeune épouse, elle finira par s'en séparer. Désormais libre et fortunée, elle se retire dans le château de "La Chevrette" pour y tenir, à l'égal d'une Madame Geoffrin ou d'une marquise du Deffand, un salon qui attire très vite les philosophes, un Diderot, un d'Alembert, un d'Holbach, et plus tard Jean-Jacques Rousseau, qu'elle logera dans une annexe de la propriété, l'"Hermitage". L'amitié de ce dernier pour Louise sera assombrie par sa passion pour la belle-soeur de celle-ci, Madame d'Houdetot, qui provoquera l'ire de la châtelaine de "La Chevrette", et une dispute qui deviendra célèbre grâce aux "Confessions" de Rousseau.

Madame d'Epinay a reçu l'éducation que l'on réservait aux jeunes filles de sa classe sociale, c'est à dire presque rien, un peu de musique, du dessin et de la danse. Pour le reste, elle devait attendre l'homme qu'on lui réservait pour époux, et se résoudre à être totalement, à la fois son ornement et son sujet. Louise d'Epinay en vivra les conséquences désastreuses dans son couple. Mais c'est une femme intelligente, qui s'entoure d'hommes éclairés, qui l'ouvrent aux "Lumières". Consciente de la position de faiblesse de son sexe dans une société qui ne le  considère que comme un ornement, elle va prendre en main son destin, s'affirmer, et comment le faire mieux que par l'écriture, un geste hautement réprouvé par son monde. Elle se lance donc dans l'écriture d'un énorme roman - on discute encore aujourd'hui entre spécialistes pour savoir s'il s'agit d'une autobiographie ou d'un roman -  "Les Contre-confessions, ou l'Histoire de Madame de Montbrillant". Un roman à clefs, qui dissimule les personnages réels sous des noms d'emprunt, roman épistolier, qui lui permet de raconter sa vie sous les traits d'Emilie de Montbrillant.  Roman sans concession, cruel, qui dévoile le cynisme d'une société dans laquelle la femme n'est qu'un bel objet de parade, un roman très proche d'une oeuvre contemporaine " Les liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos. On y découvre l'envers de ce "Siècle des Lumières" qu'on vante pour son esprit et pour son ouverture à la liberté de pensée. Emilie de Montbrillant, alias Louise d'Epinay, sera cette femme révoltée par les conditions honteuses réservées à son sexe, qui ne verra la délivrance que dans la pensée, l'étude, et l'écriture. Ellese révèlera, par son style d'une grande élégance et par la profondeur de sa vision de la société, une écrivaine d'un immense talent. Sa condition de femme, qui la condamnait à l'incognito - son oeuvre ne sera publiée que plus de trente-cinq ans après sa mort - ne lui permettra pas de connaître la célébrité de Choderlos de Laclos. 

Le titre "Les Contre-confessions" fait évidemment allusion aux "Confessions" de Rousseau, ouvrage dans lequel ce dernier raconte sa longue dispute et sa rupture avec Madame d'Epinay et son cercle d'amis. Une version qui scandalisa son amie. Encouragée par son amant, Grimm, incapable d'interdire la lecture du livre de Rousseau, elle voulut donner sa version de cette célèbre dispute. Ce qui n'était pas le but premier de son roman, on croit même que ce furent Grimm et Diderot, eux-mêmes en rupture avec Rousseau,  qui la poussèrent à l'y introduire - on soupçonne même Grimm d'avoir collaboré à la dernière partie du roman, à y avoir introduit son venin contre Rousseau- un évènement finalement secondaire dans le roman, mais qui aida à en faire la célébrité.

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"Les Contre-Confessions Histoire de Madame de Montbrillant"

MADAME D'EPINAY

Mercure de France Le Temps retrouvé

1650 pages

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27 mars 2017

Chateaubriand: une relecture!

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On lit, et on relit les Mémoires d'Outre-tombe, mais de lecture en lecture on les lit différemment. Quand on s'y plonge pour la première fois, fasciné par le style de l'écrivain, par l'intérêt que suscite sa vie aventureuse d'homme politique et de grand romantique face à la nature, on ne rate pas une page, même pas une ligne. Plus tard, comme me le confiait une amie à propos d'une de ses relecture des "Mémoires", on "picore" dans l'oeuvre; car les centres d'intérêt se déplacent, c'est désormais moins le Ministre des Affaires Etrangères ou l'opposant à Charles X qui intéressent que le fondateur du romantisme en littérature, l'homme qui s'extasie devant la beauté de la nature sauvage de l'Amérique du Nord, ou celui qui, plongé avec nostalgie dans une jeunesse lointaine, se penche sur les interminables heures de solitude dans le sinistre château de Combourg. Ce sont les pages les plus belles, celles qui décrivent les longues promenades dans les landes de Combourg, ou sur les plages de Saint-Malo, images d'une jeunesse solitaire, inquiète, sensible au monde vivant de la nature, face au monde inquiétant et fermé de la société à laquelle il appartient, celle d'une aristocratie en voie de perdition, représentée par un père sombre, taiseux, dont les pas résonnent dans la grande salle du château. C'est dans ces pages intimes, que l'on découvre le grand Chateaubriand.

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22 septembre 2016

Virginia et Leonard Woolf

Ils formèrent le couple littéraire anglais le plus célèbre de l'entre-deux-guerres, en même temps que l'élément charnière du "Groupe de Bloomsbury", avec Vanessa et Clive Bell, Lytton Strachey, Meynard Keynes, Roger Fry, Duncan Grant, E.M.Forster, entre autres.

Leonard Woolf, fonctionnaire en Inde, auteur de plusieurs écrits politiques anticolonialistes, socialiste, secrétaire du parti travailliste, était issu d'une famille juive de la classe moyenne. Sa rencontre avec Virginia Woolf, leur mariage, donnèrent une orientation tout à fait nouvelle à son existence, désormais totalement consacrée à son épouse et à son oeuvre. Car Virginia était une malade, même si les nombreux médecins que le couple consulta diagnostiquèrent une neurasthénie qu'on ne guérirait que par le repos et une bonne alimentation, Leonard avait très vite découvert les tendances suicidaires de sa femme, les hauts et les bas, faits d'exaltation, de brusques silences prolongés et d'absences, dont il était le spectateur impuissant.Il fut le premier, et longtemps le seul, à définir avec précision la maladie dont souffrait Virginia: la psychose maniaco-dépressive. Conscient à la fois de la gravité du mal dont souffrait Virginia, et de l'élément essentiel que constituait cette maladie pour l'élaboration de son oeuvre, il eut pour tâche de la soutenir, à la fois sur le plan physique et intellectuel, d'éviter à son épouse toute tentative de suicide, de l'encourager dans sa créativité, dépendante du mal dont elle souffrait.On sait que s'il parvint à entretenir la flamme créatrice de Virginia, il ne put, hélas, éviter sa fin tragique, son suicide par noyade.

Cette lutte épuisante, Leonard Woolf l'a racontée dans son volumineux "Journal". La maladie de Virginia, la création de la Hogarth Press pour l'aider à se distraire, les nombreuses consultations des plus grandes sommités médicales, les tentatives de mener, le mieux possible, une vie normale, au prix de nombreux déménagements, l'inquiétude face à la dégradation de la santé de Virginia et à sa violence et, surtout, son aide constante dans l'élaboration de l'oeuvre de Virginia, constituent l'objet de ce journal. A lire ce petit ouvrage, florilège des textes les plus significatifs de l'énorme "Journal" de Woolf, on peut conclure, comme l'a dit un critique littéraire, que Leonard Woolf a permis à Virginia, grâce à sa présence et à son aide constantes, de vivre assez longtemps que pour produire l'oeuvre que nous connaissons.

 

"Ma vie avec Virginia"  Leonard Woolf  LES BELLES LETTRES  155p. 13,50€

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02 février 2016

Voltaire Vs Rousseau!

Ils sont considérés comme les parangons de l'esprit du "Siècle des Lumières"!D'un côté, Voltaire, fils d'un riche notaire, poète et homme de théâtre encensé, homme d'esprit et de conversation, gage de succès dans les Salons où une société désabusée trompe son ennui par de bons mots, intime des grands de ce monde, que ce fussent Frédéric II ou Catherine de Russie, avec qui il entretient une conversation sur un pied d'égalité. De l'autre, Jean-Jacques Rousseau, rejeton d'un modeste horloger de Genève, garçon timide, renfermé, dénué de tout esprit de répartie, qui déteste le monde et les salons, leur préfère la solitude dans la nature. Tout devait séparer ces deux hommes qui semblaient être nés dans deux mondes étrangers l'un à l'autre. Au départ, une grande admiration de Rousseau pour Voltaire. Ce dernier la reçoit avec une belle indifférence. Mais les choses vont très vite se gâter, car non seulement le Seigneur de Fernay n'a que mépris pour ce petit Genevois mal dégrossi, mais le grand bourgeois qu'il est - et la grande bourgeoisie financière vit sur un pied d'égalité, sinon supérieur, à la plus grande aristocratie - ne supporte pas la mise en question du régime de la France monarchique dans lequel Voltaire, à l'exception de son exclusion de Versailles et de la Cour, se trouve très bien. Le "Contrat Social" ne pouvait que lui déplaire. Le succès de "La Nouvelle Héloïse" le fait enrager, et si, de "L'Emile" il approuve "La profession de Foi du vicaire Savoyard", il s'emporte, lui qui ne cesse de traquer "L'Infâme", contre l'"Etre Suprême" en qui le solitaire de l'Ile Saint-Pierre veut croire. La rupture sera totale, de part et d'autre. Certes, Rousseau rendra hommage au combat que mène Voltaire pour la défense des Calas, mais cela n'ira pas plus loin. Empêtré dans ses relations compliquées avec la "Clique de Madame d'Epinay", dans laquelle Rousseau, marqué par son complexe de persécution, y verra la main de Voltaire, tout autant que celle de Diderot ou de Grimm, le Genevois rompra définitivement avec le Seigneur de Ferney. Assez curieusement, l'histoire finit toujours par rétablir les valeurs bafouées, c'est Rousseau qui finira par l'emporter dans cette lutte implacable entre les deux plus grands esprits de leur temps: si aujourd'hui on ne lit plus guère les poèmes de Voltaire, si son théâtre est tombé dans un complet oubli - n'ont survécu que ses contes, tel le célèbre "Candide", et sa correspondance - l'oeuvre de Rousseau est toujours lue, et son influence, que ce fût celle du "Contrat social" ou de "L'Emile" n'a cessé de croître depuis la Révolution Française qu'elle inspira.

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17 juillet 2015

Accusé Jean-Jacques Rousseau, levez-vous!

Jean-Jacques Rousseau - LUCIANA XAVIER DE CASTRO RELIGIÃO EM ROUSSEAU A PROFISSÃO DE FÉ DO VIGÁRIO SABOIANO

 

 

On accuse régulièrement Jean-Jacques Rousseau d'avoir placé ses cinq enfants aux enfants-trouvés, une accusation grave, qui nuit, et à son oeuvre, et à sa philosophie avec lesquelles  cet acte entre en totale contradiction. Rousseau n'a jamais tenté d'occulter cet acte ou de le nier, dans ses Confessions il le répète à plusieurs reprises: "Mon troisième enfant fut donc mis aux enfants-trouvés ainsi que les premiers, il en fut de même des deux suivans; car j'en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut bon, si sensé, si légitime que si je ne m'en vantai pas ouvertement ce fut uniquement par égard pour la mère, mais je le dis à tous ceux à qui j'avois déclaré nos liaisons; je le dis à Diderot, à Grimm, je l'appris à la suite à Madame d'Epinay, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité, et pouvant aisément le cacher à tout le monde. En un mot, je ne mis aucun mistère à ma conduite, non seulement parce que je n'ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce qu'en effet je n'y voyois aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux ou ce que je crus l'être. J'aurois voulu, je voudrois encore avoir été élevé et nourri comme ils l'ont été" (1) Et encore: Voilà comment dans un attachement sincère et réciproque où j'avois mis toute la tendresse de mon coeur, le vide de ce coeur ne fut pourtant jamais bien rempli. Les enfans, par lesquels il l'eut été, vinrent; ce fut encore pis. Je frémis de les livrer à cette famille mal élevée pour en être encore élevés plus mal. Le risque de l'éducation des enfans-trouvés étoient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus fortes que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à Mad de Francueil fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimai mieux être moins disculpé d'un blame aussi grave, et ménager la famille d'une personne que j'aimais. Mais on peut juger par les moeurs de son malheureux frère (*), si jamais, quoiqu'on en put dire, je devois exposer mes enfans à recevoir une éducation semblable à la sienne". (2)

On sait d'où vint la trahison d'un secret qu'il avait confié à ses amis les plus intimes: Diderot, Grimm, Voltaire et madame d'Epinay s'empressèrent de le rompre. Ce qui fit croire à Rousseau, mais d'autres évènements y étaient liés, à une conspiration de ses amis. Si le terme de "conspiration", que d'aucuns associent à un "complexe de persécution" dont aurait souffert l'écrivain, et  dont il est abondamment question dans ses écrits autobiographiques, est sans doute exagéré, il est un fait que si le succès de sa Nouvelle Héloïse ne pouvait guère exciter la jalousie de ses amis, tous déjà publiés, et avec succès, l'applaudissement de son opéra Le devin du village, dans un domaine où ni Voltaire, ni Diderot, ni Grimm, ne pouvaient le concurrencer, provoqua bien de l'aigreur et de la jalousie. Il faut ajouter que les écrits politiques de Rousseau, tels Le contrat social ou L'Emile consituaient de véritables brûlots pour le gouvernement de Louis XV, ce qui mettait en danger non seulement Rousseau, mais également ses amis haut placés. Enfin, Voltaire ne pouvait supporter de voir réapparaître l'"Infâme", fût-ce sous l'apparence d'un "Etre Suprême", tel que le voulait Rousseau; il faut y ajouter le fait que Voltaire menait à Ferney l'existence d'un grand bourgeois fortuné, qu'il gérait avec efficacité son domaine, et qu'il devait ressentir cette haine des gens riches envers ceux qui prônent la pauvreté et la vie simple. Voltaire se sentait visé par les écrits de Rousseau. D'où cette haine tenace. Ajoutons que la personnalité de Rousseau était en totale contradiction avec celle de son temps; son exigence de la vérité apparaissait à ses contemporains comme un manque d'éducation, d'où le titre de "rustre" ou de "cuistre" dont on l'affublait, Rousseau n'avait pas l'esprit de répartie, il le confesse lui-même, détestait les salons et l'hypocrisie d'une société extrêmement policée, où tout succès était basé sur l'esprit, le  brillant de la conversation, il y faisait l'impression d'un sauvage, il avait tout pour déplaire à un Voltaire qui était l'exemple du parfait "homme de salon". Faut-il le préciser, la postérité vengea Rousseau, car si on lit encore aujourd'hui avec plaisir la correspondance de Voltaire, ses ouvrages historiques et certains contes comme Candide - son théâtre et ses vers n'ont pas résisté au temps, et ce qui constitue sans doute son chef-d'oeuvre, ses conversations, ne nous sont pas parvenues - son influence se termina avec sa mort et la chute de l'Ancien Régime, alors que l'influence de Rousseau, que ce fût sur le plan de la philosophie politique ou de l'amour de la nature, ne s'est jamais éteinte. Voltaire clôture une période de l'histoire, Rousseau en ouvre une nouvelle, avec la Révolution Française, qu'il a largement inspirée, et le mouvement romantique.

Sur le fond de cette terrible accusation d'avoir abandonné ses enfants, il faut se reporter à son temps, où il n'était pas rare que de grands personnages confiassent aux enfants-trouvés des nouveaux-nés issus d'une relation extra-conjugale, Rousseau ne faisait là que suivre une habitude qui choquait beaucoup moins qu'aujourd'hui; il faut aussi se reporter aux nombreux textes que Rousseau y a consacrés,textes qui peuvent paraître contradictoires, car s'il éprouve des regrets, bien plus souvent il tente d'expliquer et de justifier son geste. Chacun jugera Rousseau selon sa propre morale. Hélas! Rousseau a eu, et a encore bien des ennemis, car même aujourd'hui, ses textes sentent encore le soufre; et cette accusation est pain béni pour ses ennemis!

(1) LES CONFESSIONS Livre huitième p.357/358 Edition de La Pléiade

(2) LES CONFESSIONS Livre neuvième p.415/416 Edition de La Pléiade

 

* Il s'agit du frère de Thérèse Levasseur, compagne et ensuite épouse de Rousseau, et mère de ses cinq enfants.

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10 juillet 2015

Jean-Jacques Rousseau aux Charmettes.

 

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Le Livre VI des Confessions de Rousseau est sans aucun doute le plus beau de ce merveilleux ouvrage. Presqu'entièrement dédié aux années passées aux "Charmettes", charmante maison de campagne, avec Madame de Warrens, il se termine sur un drame qui va déterminer toute l'existence de Rousseau: son voyage à Montpellier pour y consulter un médecin va être l'occasion d'une rencontre avec une compagne de voyage, une dame de Larnage, dont il s'éprend. La raison l'emportera sur sa "folie amoureuse", et il reviendra à "Maman" et aux "Charmettes"...mais pour y trouver sa place prise! Ce sera la fin de sa relation avec madame de Warrens, et le début d'une longue pérégrination, motivée par les persécutions, réelles ou imaginaires, dont il sera, jusqu'à sa mort, la victime. Le récit des années aux "Charmettes" nous dévoile le vrai Rousseau, le solitaire amoureux de la nature, des merveilles de la création de l'Etre Suprême, l'homme aux goûts modestes, le rêveur, l'auteur futur des "Rêveries du promeneur solitaire", celui qui, aujourd'hui, par son amour de la nature, nous paraît plus proche que jamais: "Des promenades plus solitaires avoient un charme plus grand encore, parce que le coeur s'épanchoit plus en liberté". Ces années, Rousseau en conserva éternellement le souvenir, et toujours avec une profonde émotion : "Momens précieux et si regrettés, ah recommencez pour moi vôtre aimable cours; coulez plus lentement dans mon souvenir s'il est possible, que vous ne fites reellement dans votre fugitive succession" * Ces jours heureux, passés à herboriser, à lire, à se promener, l'incitent à la réflexion sur la vie et sur la mort, sur la religion, autant de pensées qui seront à la base de son oeuvre future. Les années aux "Charmettes" constituent pour Rousseau comme une sorte de pause, d'entracte avant un lever de rideau sur ce qui sera pour lui une tragédie, une existence chaotique, à mille lieues des plaisirs champêtres des "Charmettes, une existence qu'il devinait dans ce qui était encore son paradis sur terre: "Il me semblait que je prévoyois le sort qui m'attendoit sur mes vieux jours. Je n'ai jamais été si près de la sagesse que durant cette heureuse époque. Sans grands remords sur le passé; délivré des soucis de l'avenir, le sentiment qui dominoit constamment dans mon ame étoit de jouir du présent." Ou encore: "Ainsi coulérent mes jours heureux, et d'autant plus heureux, que n'apercevant rien qui les dut troubler, je n'envisageois en effet leur fin qu'avec la mienne".

 

Les textes cités sont extraits des "Oeuvres complètes" TOME I Les confessions et autres textes autobiographiques" GALLIMARD Collection de La Pléiade.

 

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25 février 2015

Proust et Odette Swann

Il y a bien des façons de lire A la recherche du temps perdu; certains y liront une passionnante étude de la société de la Troisième République, d'autres, un essai sur les aléas de l'amour et de la jalousie, certains lecteurs s'attacheront plus particulièrement au passage du temps, ou à l'Affaire Dreyfus, au phénomène de la mémoire inconsciente ou encore à la fine observation d'une classe aristocratique en déclin, mais peu nombreux sont ceux qui verront dans cet immense roman un éloge à la vie, à ce qu'elle peut offrir de gourmands plaisirs, de ceux dont Colette, contemporaine de Proust, a fait le sujet de toute son oeuvre. Une gourmandise que l'on retrouve principalement dans Un Amour de Swann  et dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, volumes du roman dans lesquels Proust déploie tout son art de la description minutieuse dans le portrait d'un décor sensé exprimer l'atmosphère de luxe, de sensualité dans laquelle baigne celle qui est, avec le baron de Charlus, situé à l'autre extrémité de la hiérarchie sociale, le personnage principal du roman: Odette de Crécy, devenue Odette Swann par son mariage avec l'élégant Charles Swann, incarne La femme. Proust s'attarde à décrire l'ambiance d'une grande élégance et d'une rare sensualité dans laquelle elle vit, ce qui nous vaut des pages superbes sur l'appartement de l'avenue La Pérouse: hortensias, coussins chinois, lanternes japonaises, parfums obsédants, robes de chambre en soie ou en crêpe de Chine, Proust se laisse emporter par une admiration gourmande et sensuelle pour un personnage qui représente pour lui la femme de sa jeunesse, d'une beauté, d'une élégance qui le plongent dans la nostalgie d'une société, d'un temps qui ont passé, d'une époque qui n'est plus, un passage du Temps qui est le thème majeur du roman. C'est d'ailleurs sur l'image d'Odette Swann se promenant au Bois de Boulogne que se ferme Du côté de chez Swann:  "Aurais-je même pu leur faire comprendre l'émotion que j'éprouvais par les matins d'hiver à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d'un simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s'écrasait à son corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris, de l'air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le temps que comme un cadre et de vivre dans une atmosphère humaine, dans l'atmosphère de cette femme , qu'avaient dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé, devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la neige tomber?" Objet de toutes les raffinements descriptifs de Proust, Odette connaîtra un sort brillant: partie du bas de l'échelle, dans l'habit de cette "Miss Sacripant", demi-mondaine de luxe, peinte par Elstir, elle gravira, grâce à son intelligence et à son adaptation rapide aux codes mondains, tous les échelons de la hiérarchie sociale, tandis que le baron de Charlus, situé au plus haut rang de cette même hiérarchie, emporté par son vice, en descendra les marches dans une longue descente aux enfers qui constitue, illustrée par la dramatique confrontation avec les Verdurin et Charlie Morel dans La prisonnière, le côté le plus douloureux, le plus émouvant du roman. 

swann

Posté par Nekki à 14:34 - Commentaires [0] - Permalien [#]