Carnets d'automne

18 janvier 2018

Chateaubriand. " L'Amante et l'Amie Lettres inédites 1804-1828"

Chateaubriand aimait à être entouré de jolies femmes, toutes appartenant à la grande aristocratie - son épouse les appelait «  ses Madames » - amies, maîtresses ou admiratrices, fascinées par le talent de cet homme qui venait de publier un ouvrage sur la religion, Le génie du christianisme, supposé rétablir la religion catholique en France, alors même que Napoléon venait de signer un concordat avec le pape. Ouvrage qui n'avait rien de théologique, qui considérait la religion sous son aspect artistique et social, un ouvrage éminemment romantique, tout à fait dans l'air du temps, tandis qu'étaient publiés ses deux premiers romans, Atala et René, qui connurent un succès égal à celui que rencontra La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau un demi-siècle plus tôt. Par ces oeuvres, Chateaubriand s'imposait comme le grand maitre du romantisme naissant, ce qui ne pouvait que plaire aux femmes du grand monde.

Parmi toutes celles-ci, il y en eut deux qui entretinrent avec lui une longue correspondance, qui fait l'objet de l'ouvrage dont il est question.

Delphine de Custine, descendante d'un des plus grands noms de France, fut passionnément amoureuse de l'écrivain, une passion à laquelle Chateaubriand ne répondit guère, par indifférence ou parce qu'il était déjà amoureux de madame de Noailles, un de ses grands mais brefs amours.Les lettres de madame de Custine sont celles d'une femme désespérée, souffrant d'un amour fou, auquel elle ne trouve aucune réponse. Ses lettres sont émouvantes dans leur candeur et dans leur immaturité amoureuse, en même temps qu'elles font preuve d'une totale méconnaissance de l'homme à qui elles s'adressent, avec une sincérité, un abandon et une absence totale de pudeur. Car que pouvait-elle attendre de cet homme égocentrique, avant tout soucieux de l'image qu'il laissera à la postérité, de son avenir politique et de ses relations avec les femmes dont il aimait à s'entourer. Delphine de Custine a t-elle cru un instant à ce qu'elle proposait à l'écrivain-voyageur : une vie en ménage à deux, dans son château normand de Fervacques qu'elle avait acquis pour réaliser ce projet fou ? Croyait-elle vraiment pouvoir retenir l'écrivain dans ce lieu écarté de Paris où tout se passait et se décidait ? Elle y a cru, et y croira avec une constance et une force qui suscitent à la fois l'admiration et la pitié. Comme toutes les femmes amoureuses de Chateaubriand, elle a pris à la lettre les textes du Génie du Christianisme, alors qu'il y eut loin de la théorie à la pratique, ce que Chateaubriand prit beaucoup de mal à occulter ou à justifier dans les Mémoires-d'outre-Tombe. La correspondance de cette femme écorchée vive avec l'homme sans doute le plus égocentrique de son temps, est d'une grande beauté, à la fois par le désespoir et par la profondeur de sentiments qu'elle exprime, et par la puissance et par l'élégance de son écriture.

Il en va tout autrement pour Claire, duchesse de Duras. 

Epouse du Premier Gentilhomme de la Chambre de Louis XVIII, elle avait ses grandes entrées à la Cour des Tuileries, et y tenait un brillant salon dans l'appartement qui y occupait son mari de par ses fonctions. Femme intelligente, d'une santé fragile, elle s'intéressait à tout, de la littérature à la science, en passant par l'art et par la politique. On causait de tout dans ses différents salons ; on s'y retrouvait entre gens du Grand Monde, de la littérature, de la politique et de la science. Chateaubriand y faisait de nombreuses apparitions et retint vite l'attention de la duchesse, qui appréciait son oeuvre littéraire, son ambition politique, sa conversation, son côté romantique qui était alors à la mode et dont il se voulait le grand inspirateur.

Madame de Duras jouissait d' une grande influence politique à la Cour, elle en fit profiter son protégé  en le faisant nommer successivement ambassadeur à Rome, Berlin et Londres, et Ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement Villèle. On peut supposer que la relation entre la duchesse et l'écrivain n'était pas dépourvue d'arrière-pensées politique de la part de ce dernier. Ce qui n'empêchait pas à ces deux êtres, dotés d'un immense talent et d'une vaste culture, d'établir entre eux des liens d'une grande et longue amitié – la duchesse de Duras avait, plus clairvoyante en cela que madame de Custine, très tôt compris qu'il n'y aurait jamais d'attache amoureuse entre elle et l'écrivain – qui ne devait se terminer qu'avec la mort de la duchesse.

Leur correspondance est celle d'amis brillants – il l'appelait «  ma soeur » et elle «  mon frère » - qui aimaient exprimer leur passion pour tout ce que la vie leur offrait en fait de beauté en art, en littérature, tout en préservant les droits à la réalité quotidienne sous la forme de conseils donnés à l'écrivain volage pour son avenir d'homme politique.

La beauté de ces lettres réside dans le vaste champ d'intérêts qu'elles couvrent et ce avec beaucoup d'intelligence et de brillant. On est là dans un dialogue – à une voix dans ce cas-ci – entre deux personnages, complices dans leurs passions intellectuelles, qui comptèrent parmi les plus talentueux et les plus intelligents de leur temps et de leur milieu. Un vrai régal !

 

 

« L'Amante et l'Amie – Lettres inédites 1804-1828

François de Chateaubriand Delphine de Custine Claire de Duras 

Préface de Marc Fumaroli »

 

692p. 39€

 

NRF GALLIMARD

 

 

 

 

 

Posté par Nekki à 10:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]


20 décembre 2017

Italo Svevo ou l'Antivie de Maurizio Serra

svevo

Le titre pourrait faire craindre la biographie d'un écrivain talentueux, mais curieusement dépourvu de toute biographie intéressante!
Certes, la vie d'Ettore Schmidt, Italo Svevo étant son nom de plume, ne fut guère exaltante.
Né dans un milieu aisé de Trieste, qui faisait alors partie de l'Empire Austro-Hongrois, il fut, après une jeunesse somme toute assez banale, employé de banque et ensuite directeur d'une prospère entreprise de peinture pour sous-marins qui appartenait à sa belle-famille. Il écrivit ses romans aux rares heures qu'il ne consacrait pas à son travail, et cela dans une semi-clandestinité, ses premiers romans étant publiés à compte d'auteur et sous un nom d'emprunt.
Les seuls « événements » de cette existence assez banale furent la rencontre de James Joyce, qui enseignait l'anglais dans un institut de langues triestin - ce fut le début, non pas d'une amitié, mais d'une estime réciproque pour leurs oeuvres littéraires - et la découverte de l'oeuvre de Freud, qui devait influencer les romans de Svevo.
Outre ses trois grands romans, qui devaient, mais après sa mort, le rendre célèbre, « Une vie », « Sénilità » et surtout « La conscience de Zeno », il écrivit de nombreux essais, et quelques pièces de théâtre, qui ne sont plus guère lus ou jouées aujourd'hui.
La biographie de Maurizio Serra, déjà l'auteur, entre autres, d'une excellente biographie de Curzio Malaparte, est malgré tout passionnante grâce au cadre dans lequel se déroule l'existence de Svevo, la ville de Trieste, située aux confins de trois cultures - l'allemande, l'italienne et la slave – qui fut au centre d'un incroyable imbroglio politique qui,  prospère cité autrichienne, célèbre pour ses compagnies d'assurance et ses comptoirs maritimes, fut ruinée par la Première Guerre Mondiale, et détachée de son hinterland autrichien suite au Traité de Versailles qui la rendait à l'Italie.
Ce n'était cependant pas la fin de ses malheurs : les « irrédentistes » italiens ne se contentèrent pas de Trieste, ils voulaient la Dalmatie et la Vénétie Julienne, que le Traité ne leur accordait pas. Ce fut la « glorieuse », mais assez ridicule aventure du poète d'Annunzio , qui s'empara de Fiume (aujourd'hui Rijeka en Croatie) pour quelques mois, avant d'être obligé de céder ces territoires au tout nouveau royaume de Yougoslavie.
Svevo mourut en 1928 ; s'il connut les débuts du fascisme - Mussolini le respecta - il échappa aux sinistres « Lois raciales » qui, sous l'influence de Hitler, devenu l'allié de Mussolini, devaient durement frapper les Schmidt, Juifs d'origine.
C'est ce cadre assez étonnant qui donne à la vie de Svevo ce piment qui lui manqua dans son existence quotidienne, un cadre historique amplement documenté par Serra, qui y voyait les causes de l'étonnante « différence » de l'oeuvre de Svevo, une oeuvre en avance sur son temps, comme emportée par le tourbillon de l'histoire dans lequel elle fut créée.

svevo

Posté par Nekki à 11:21 - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 décembre 2017

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, un couple mythique!

Un couple d'intellectuels tel celui qui, mondialement célèbre et célébré, lia Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, n'est plus envisageable aujourd'hui où l'on célèbre de préférence un couple de stars de la chanson ou un joueur de football, ce qui, entre parenthèses, en dit long sur les priorités de notre époque !Même s'il s'estompe lentement, le souvenir de ce couple reste encore vivant dans la génération de ce qu'on appelle le « baby boom », celle née au lendemain de la guerre. Un souvenir toujours vivant, telle fut l'influence de ce couple, influence littéraire et philosophique, avant de devenir politique.

Parlons-en de cette influence et de ce qu'il en reste aujourd'hui.

Sartre fut longtemps considéré avant tout comme un philosophe ; l'Existentialisme, cet hymne à la liberté individuelle, à la responsabilité de chaque Etre humain dans l'évolution de son existence, qui suppose une liberté totale vis-à-vis de toute morale ou de toute influence religieuse, a fait sa renommée et le tour du monde. Son influence fut énorme. Aujourd'hui, alors que cette liberté tant revendiquée par la génération de « mai 68 » est quasi totale, Sartre n'est plus repris dans les « Histoires de la Philosophie », et l'Existentialisme, en tant que mouvement libertaire, n'a plus qu'un intérêt historique. Son action politique, qui joua un rôle de plus en plus important dans la fin de sa vie, a profondément marqué les mouvements anarchistes ou d'extrême gauche durant la seconde moirié du XXème Siècle ; aujourd'hui, on ne fait plus que rarement appel à son nom. Nous restent le romancier et l'homme de théâtre.

Dans l'histoire de la littérature, Sartre survivra par des romans comme « Les Mots » ou « La Nausée », et par ses brillantes études sur Flaubert et sur Jean Genêt. Son théâtre, très politisé, n'est plus guère joué aujourd'hui, sans doute parce qu'il est trop lié à sa philosophie. Assez curieusement, Sartre ne survivra que par ce qu'il considérait le moins important dans son oeuvre : le roman et l'essai littéraire.

 

Pour Simone de Beauvoir, les choses furent, dès le départ, bien différentes et bien plus marquées : pour cette femme qui allait devenir l'égérie du féminisme , la littérature était sa grande et unique vocation.

Comme nous l'explique ce petit chef-d'oeuvre que sont les « Mémoires d'une jeune fille rangée », dès son adolescence, la jeune Simone avait décidé qu'elle allait devenir écrivaine. Et elle le deviendra. Non pas dans le domaine qu'elle revendiquait, celui de la fiction, mais dans celui de la « mémoire ». Car si aujourd'hui on ne lit plus guère « L'invitée » ou « Les Mandarins », ce dernier qui obtint le Prix Goncourt, ses mémoires, que ce fussent «  Les mémoires d'une jeune fille rangée »*, «  La force de l'âge », « La force des choses », « Tout compte fait » ou « Une mort très douce », constituent aujourd'hui la plus belle part de son héritage littéraire, qui mérite d'être lue, encore et toujours. Non seulement pour leur valeur historique – on y lit toute l'histoire de la Rive Gauche depuis l'Entre-deux-guerres jusqu'à la fin des années 80, soit jusqu'à la mort de Sartre, mais aussi et surtout pour leur valeur littéraire. Quoiqu'elle rejetât toute spiritualité, toute méditation, indignes d'un « Etre Libre », elle n'accepta jamais vraiment du fond du coeur cette exigence de Sartre, qui se refusait à toute admiration qui ne fût pas passée sous les fourches caudines de la raison. Les plus belles pages de ses mémoires sont celles où Simone de Beauvoir cède à sa profonde admiration pour la nature, ses paysages, les grandes oeuvres de la création humaine, et là, quand elle se laisse aller à sa sensibilité à la beauté sous toutes ses formes, sa plume est celle d'une immense écrivaine.

 

* Toutes les oeuvres de Simone de Beauvoir sont accessibles en édition de poche FOLIO. On ne peut que s'étonner qu'elle n'ait pas encore fait l'objet d'un ou plusieurs « Pléiade », elle qui a toujours été publiée chez Gallimard. Et ceci alors que cette illustre maison d'édition n'hésite pas à publier dans cette prestigieuse collection un Jean d'Ormesson dont on peut discuter, sinon l'esprit et l 'élégance, du moins la valeur littéraire.

 

 

 

Posté par Nekki à 10:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 septembre 2017

Jean-Philippe Toussaint

Il est des oeuvres littéraires qui, dès la première lecture, vous associent à leurs auteurs dans une admiration qui évolue rapidement en passion. Ce fut mon cas lors de la lecture du premier roman de Jean-Philippe Toussaint, «  La salle de bain », il y a plus de trente ans ( Toussaint n'est pas un de ces écrivains qui pondent leur roman tous les ans, son opus ne contient que douze romans sur trente-deux ans). Et pourtant je n'étais guère un grand amateur du « Nouveau Roman », qui a beaucoup influencé Toussaint – ce n'est pas un hasard si l'auteur est publié chez Minuit – Alain-Robbe-Grillet, Claude Simon et Nathalie Sarraute n'ont jamais fait partie de mon Olympe littéraire. L'oeuvre de Jean-Philippe Toussaint, si elle magnifie l'objet en tant que tel, fidèle en cela au mouvement littéraire dont Robbe-Grillet fut le Grand-Maître, est dotée d'une vitalité et d'une sensibilité humaines qui font défaut au « Nouveau Roman ». Jean-Philippe Toussaint est à la fois un peintre – ses descriptions d'atmosphères urbaines sont superbes – et un fin observateur de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus sensible : la passion amoureuse. Deux qualités particulièrement mises à l'honneur dans sa tétralogie de « Marie Madeleine Marguerite de Montalte » (1), dans laquelle, à travers un long voyage, ou plutôt une longue fuite de la Chine et du Japon à l'île d'Elbe, le narrateur s'accroche désespérément à un amour sur le point de mourir. Une sorte de course contre le temps, contre le lent délitement d'une passion qui ne s'éteint qu'en apparence, écrite dans un style éblouissant. Il est, dans les quatre parties de cette suite, des pages dignes d'une anthologie, telles celles qui nous décrivent l'embarquement, sous une pluie battante, d'un cheval de course sur l'aéroport de Narita, ou celles dans lesquelles les amoureux parcourent, en chaussons et sous la pluie, constamment présente dans cette suite, les rues vides d'une ville de Tokyo emblématique d'un monde dans lequel l'être humain semble dévoré par un gigantisme qui accélère son sentiment de solitude et de désarroi, ce que Sofia Coppola a si bien rendu dans son merveilleux film qu'est « Lost in translation ».

Cette tétralogie, je viens de la relire, avec la même passion, avec le même regard admiratif pour le style de l'auteur – on lui pardonne une certaine surcharge, cette gourmandise dont les écrivains Belges ont sans doute hérité de Rubens ou de Jordaens – une lecture qui m'a été inspirée par la nouvelle de la publication du dernier opus de l'auteur : « Made in China », que j'ai hâte de découvrir !

 

 

 

(1) « Faire l'amour. Hiver « ( 2002), «  Fuir. Eté « (2005), « La vérité sur Marie. Printemps-été » ( 2009), «  Nue » Automne-hiver ( 2015). LES EDITIONS DE MINUIT

Posté par Nekki à 11:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 septembre 2017

Pierre Bergé. Portrait en demi-teinte!

Décès de Pierre Bergé.

Je n'ai jamais aimé l'homme, peut-être à cause du livre de portraits (1) qu'il a consacré, entre autres, à la liaison qu'il a entretenue avec le peintre Bernard Buffet. Ce dernier connaissait lors de leur liaison une célébrité mondiale comme peintre : château, Rolls, Jet Set, un succès que Bergé partageait et entretenait sans doute partiellement grâce à son talent d'homme d'affaires, comme il le fera plus tard avec Yves Saint-Laurent, une valeur plus sûre, jusqu'au jour où la peinture de Buffet, surévaluée, moquée, disparut des musées et des salles de vente, et commença alors une lente descente aux enfers d'un homme brisé, devenu alcoolique...que Pierre Bergé abandonna à son triste sort. Dans son portrait, il évoque l'erreur de Buffet, son attachement à un art dépassé, sans avenir, sans toutefois faire montre du moindre signe d'attachement, de compréhension envers celui qui fut son premier amour. Affaire classée ! Bergé ne supportait pas les perdants.

Cela étant, il faut reconnaitre à Bergé une générosité exceptionnelle comme mécène, - avec parfois des sursauts mesquins de mauvaise humeur, comme lors de sa dispute avec le directeur du Centre Pompidou...qui valut à la National Gallery une rénovation complète de la salle des peintres français du XVIIème siècle, financée par l'association Yves Saint-Laurent/Pierre Bergé, au détriment du Centre Pompidou auquel il réservait primitivement ce geste de mécénat – comme amateur d'art, comme homme passionné de journalisme, et surtout, prêchant par l'exemple, comme défenseur des « différences », homosexualité en première ligne. Son action dans la lutte contre le Sida fut à la fois efficace et généreuse.

Un portrait en demi-teinte, mais n'est-ce pas le sort de toute destinée humaine ?

 

 (1)  "Les Jours s'en vont, je demeure"   Pierre Bergé   GALLIMARD

 

Posté par Nekki à 15:06 - Commentaires [0] - Permalien [#]


27 juillet 2017

Edouard Philippe: Premier Ministre et lecteur!

Il me faut l'avouer: je ne suis guère amateur de la "Littérature" des hommes politiques, mais qu'un Premier Ministre publiât un livre sur la lecture me paraît suffisamment exceptionnel pour qu'on s'y arrêtât. Disons-le de suite, ce livre est un non-événement, en ce sens qu'il ne nous apprend rien de vraiment  neuf, ni sur le livre, ni sur la lecture, qui n'ait déjà été dit; la nouveauté, c'est que ce soit un ministre qui en parle.

Dans un premier chapitre, l'auteur nous apprend qu'il a découvert la lecture et le livre par L'Enfer de Dante, excusez du peu, du moins par ses premières strophes, que son père lui lut à haute voix alors qu'il n'avait que six ans. Sa vraie découverte de la littérature, ce furent le Cyrano de Rostand et Les Misérables de Victor Hugo. L'occasion de souligner l'importance de la lecture orale, une façon de plus en plus utilisée, grâce aux moyens modernes de communication, pour faire découvrir la lecture. Et l'auteur de donner comme exemple la découverte émerveillée, excusez, une fois encore, du peu, du Faust de Goethe par son fils de dix ans, qui l'avait écouté sur France Culture! Mais ce qu'on attendait sans doute le plus de l'auteur, c'est sa vision de la lecture dans le domaine public. Le Havre, dont il fut le maire, possède de nombreuses et belles bibliothèques, la plus récente se situe dans "Le Volcan" d'Oscar Niemeyer, impressionnante coupole située au bord des anciens quais de la ville. Philippe souligne, avec raison, qu'il ne suffit pas d'attirer les citoyens dans les bibliothèques, de les faire venir aux livres, il faut aussi que le livre aille vers eux, et c'est ici que le Havre fait preuve d'imagination en créant des "Points livres", mini bibliothèques de maximum 5000 livres, dispersées un peu partout dans la ville, dans des lieux inattendus: galeries commerciales, restaurants, gares...! Ajoutons-y les "Livres nomades", livres déposés sur un banc, sur un siège du tram, abandonnés là pour qu'ils soient recueillis et lus, pour être à nouveau disposés, ou non, pour d'autres lecteurs. C'est donc une vision très globale de la lecture, de sa découverte et de son apprentissage. On sautera le chapitre sur sa passion pour la boxe, si ce n'est qu'il en profite pour souligner l'intérêt du Rap et de ses textes, qui vont du meilleur au pire.Le Ministre, enfin, nous parle de ses coups de coeur en littérature. Il avoue, et on apprécie sa modestie, n'avoir jamais lu, ni Proust, ni Hemingway, ni Joyce, ni Kafka, ni Modiano, et de n'avoir découvert que tardivement Flaubert, à l'âge de vingt ans, via Salammbô, qui n'est pas le meilleur Flaubert, sans, à ce jour, avoir lu Madame Bovary! Sa préférence, homme politique oblige, va aux grandes biographies d'hommes d'Etat, celles de Churchill, de Mendès France, de Jaurès, de Blum et...du général de Gaulle, ce qui ne l'empêche pas d'adorer Chateaubriand et Céline. La poésie, pour lui, s'arrête à Mallarmé; mais il aime les textes de Bob Dylan, de Bruce Springsteen et de Léonard Cohen, ce qui est assez intéressant quand on songe aux critiques qui se sont élevées lors de l'attribution du Prix Nobel de Littérature à Dylan. Enfin, quelques anecdotes amusantes sur le livre, telle celle qui concerne le maire de Deauville, qui lors des dîners qu'il organise, offre à ses hôtes un livre,posé sur leur serviette, ou cet aphorisme, que je partage, comme tout lecteur assidu: " Un livre prêté est un livre perdu". On l'aura compris, le Premier Ministre ne prête jamais ses livres!

 

" Des hommes qui lisent" 248p.

EDOUARD PHILIPPE

JC Lattès

Posté par Nekki à 08:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]

25 juillet 2017

Madame d'Epinay

Née Louise Florence Pétronille Tardieu d'Esclavelles, dans une ancienne noblesse de province, cette "fille de condition" devait, à l'encontre de la volonté de sa famille, indignée de cette mésalliance avec une famille de financiers, épouser, à peine âgée de  quinze ans, le fils d'un riche Fermier Général, Monsieur Lalive de Bellegarde. Ce fils, un jeune débauché, Denis Lalive d'Epinay, joueur, coureur de jupons, dépensier, devait faire le malheur de sa jeune épousée, qui rêvait d'un mariage où les époux seraient intimement liés dans une fidélité inébranlable, ce qui, dans la société de l'époque, était une illusion.Il lui faudra du temps pour découvrir le vrai caractère de cet époux qu'elle aime, contre vents et marées, et suite aux infidélités de celui-ci, à ses dépenses irresponsables, au cynisme dont il fait preuve dans ses relations avec sa jeune épouse, elle finira par s'en séparer. Désormais libre et fortunée, elle se retire dans le château de "La Chevrette" pour y tenir, à l'égal d'une Madame Geoffrin ou d'une marquise du Deffand, un salon qui attire très vite les philosophes, un Diderot, un d'Alembert, un d'Holbach, et plus tard Jean-Jacques Rousseau, qu'elle logera dans une annexe de la propriété, l'"Hermitage". L'amitié de ce dernier pour Louise sera assombrie par sa passion pour la belle-soeur de celle-ci, Madame d'Houdetot, qui provoquera l'ire de la châtelaine de "La Chevrette", et une dispute qui deviendra célèbre grâce aux "Confessions" de Rousseau.

Madame d'Epinay a reçu l'éducation que l'on réservait aux jeunes filles de sa classe sociale, c'est à dire presque rien, un peu de musique, du dessin et de la danse. Pour le reste, elle devait attendre l'homme qu'on lui réservait pour époux, et se résoudre à être totalement, à la fois son ornement et son sujet. Louise d'Epinay en vivra les conséquences désastreuses dans son couple. Mais c'est une femme intelligente, qui s'entoure d'hommes éclairés, qui l'ouvrent aux "Lumières". Consciente de la position de faiblesse de son sexe dans une société qui ne le  considère que comme un ornement, elle va prendre en main son destin, s'affirmer, et comment le faire mieux que par l'écriture, un geste hautement réprouvé par son monde. Elle se lance donc dans l'écriture d'un énorme roman - on discute encore aujourd'hui entre spécialistes pour savoir s'il s'agit d'une autobiographie ou d'un roman -  "Les Contre-confessions, ou l'Histoire de Madame de Montbrillant". Un roman à clefs, qui dissimule les personnages réels sous des noms d'emprunt, roman épistolier, qui lui permet de raconter sa vie sous les traits d'Emilie de Montbrillant.  Roman sans concession, cruel, qui dévoile le cynisme d'une société dans laquelle la femme n'est qu'un bel objet de parade, un roman très proche d'une oeuvre contemporaine " Les liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos. On y découvre l'envers de ce "Siècle des Lumières" qu'on vante pour son esprit et pour son ouverture à la liberté de pensée. Emilie de Montbrillant, alias Louise d'Epinay, sera cette femme révoltée par les conditions honteuses réservées à son sexe, qui ne verra la délivrance que dans la pensée, l'étude, et l'écriture. Ellese révèlera, par son style d'une grande élégance et par la profondeur de sa vision de la société, une écrivaine d'un immense talent. Sa condition de femme, qui la condamnait à l'incognito - son oeuvre ne sera publiée que plus de trente-cinq ans après sa mort - ne lui permettra pas de connaître la célébrité de Choderlos de Laclos. 

Le titre "Les Contre-confessions" fait évidemment allusion aux "Confessions" de Rousseau, ouvrage dans lequel ce dernier raconte sa longue dispute et sa rupture avec Madame d'Epinay et son cercle d'amis. Une version qui scandalisa son amie. Encouragée par son amant, Grimm, incapable d'interdire la lecture du livre de Rousseau, elle voulut donner sa version de cette célèbre dispute. Ce qui n'était pas le but premier de son roman, on croit même que ce furent Grimm et Diderot, eux-mêmes en rupture avec Rousseau,  qui la poussèrent à l'y introduire - on soupçonne même Grimm d'avoir collaboré à la dernière partie du roman, à y avoir introduit son venin contre Rousseau- un évènement finalement secondaire dans le roman, mais qui aida à en faire la célébrité.

da6614d5502ac337cf58d36679465374--th-century-female-clothing

"Les Contre-Confessions Histoire de Madame de Montbrillant"

MADAME D'EPINAY

Mercure de France Le Temps retrouvé

1650 pages

Posté par Nekki à 10:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 mars 2017

Chateaubriand: une relecture!

francois-rene-de-chateaubriand-1970082

 

On lit, et on relit les Mémoires d'Outre-tombe, mais de lecture en lecture on les lit différemment. Quand on s'y plonge pour la première fois, fasciné par le style de l'écrivain, par l'intérêt que suscite sa vie aventureuse d'homme politique et de grand romantique face à la nature, on ne rate pas une page, même pas une ligne. Plus tard, comme me le confiait une amie à propos d'une de ses relecture des "Mémoires", on "picore" dans l'oeuvre; car les centres d'intérêt se déplacent, c'est désormais moins le Ministre des Affaires Etrangères ou l'opposant à Charles X qui intéressent que le fondateur du romantisme en littérature, l'homme qui s'extasie devant la beauté de la nature sauvage de l'Amérique du Nord, ou celui qui, plongé avec nostalgie dans une jeunesse lointaine, se penche sur les interminables heures de solitude dans le sinistre château de Combourg. Ce sont les pages les plus belles, celles qui décrivent les longues promenades dans les landes de Combourg, ou sur les plages de Saint-Malo, images d'une jeunesse solitaire, inquiète, sensible au monde vivant de la nature, face au monde inquiétant et fermé de la société à laquelle il appartient, celle d'une aristocratie en voie de perdition, représentée par un père sombre, taiseux, dont les pas résonnent dans la grande salle du château. C'est dans ces pages intimes, que l'on découvre le grand Chateaubriand.

Posté par Nekki à 14:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 septembre 2016

Virginia et Leonard Woolf

Ils formèrent le couple littéraire anglais le plus célèbre de l'entre-deux-guerres, en même temps que l'élément charnière du "Groupe de Bloomsbury", avec Vanessa et Clive Bell, Lytton Strachey, Meynard Keynes, Roger Fry, Duncan Grant, E.M.Forster, entre autres.

Leonard Woolf, fonctionnaire en Inde, auteur de plusieurs écrits politiques anticolonialistes, socialiste, secrétaire du parti travailliste, était issu d'une famille juive de la classe moyenne. Sa rencontre avec Virginia Woolf, leur mariage, donnèrent une orientation tout à fait nouvelle à son existence, désormais totalement consacrée à son épouse et à son oeuvre. Car Virginia était une malade, même si les nombreux médecins que le couple consulta diagnostiquèrent une neurasthénie qu'on ne guérirait que par le repos et une bonne alimentation, Leonard avait très vite découvert les tendances suicidaires de sa femme, les hauts et les bas, faits d'exaltation, de brusques silences prolongés et d'absences, dont il était le spectateur impuissant.Il fut le premier, et longtemps le seul, à définir avec précision la maladie dont souffrait Virginia: la psychose maniaco-dépressive. Conscient à la fois de la gravité du mal dont souffrait Virginia, et de l'élément essentiel que constituait cette maladie pour l'élaboration de son oeuvre, il eut pour tâche de la soutenir, à la fois sur le plan physique et intellectuel, d'éviter à son épouse toute tentative de suicide, de l'encourager dans sa créativité, dépendante du mal dont elle souffrait.On sait que s'il parvint à entretenir la flamme créatrice de Virginia, il ne put, hélas, éviter sa fin tragique, son suicide par noyade.

Cette lutte épuisante, Leonard Woolf l'a racontée dans son volumineux "Journal". La maladie de Virginia, la création de la Hogarth Press pour l'aider à se distraire, les nombreuses consultations des plus grandes sommités médicales, les tentatives de mener, le mieux possible, une vie normale, au prix de nombreux déménagements, l'inquiétude face à la dégradation de la santé de Virginia et à sa violence et, surtout, son aide constante dans l'élaboration de l'oeuvre de Virginia, constituent l'objet de ce journal. A lire ce petit ouvrage, florilège des textes les plus significatifs de l'énorme "Journal" de Woolf, on peut conclure, comme l'a dit un critique littéraire, que Leonard Woolf a permis à Virginia, grâce à sa présence et à son aide constantes, de vivre assez longtemps que pour produire l'oeuvre que nous connaissons.

 

"Ma vie avec Virginia"  Leonard Woolf  LES BELLES LETTRES  155p. 13,50€

virginia-woolf-22

Posté par Nekki à 12:07 - Commentaires [1] - Permalien [#]

02 février 2016

Voltaire Vs Rousseau!

Ils sont considérés comme les parangons de l'esprit du "Siècle des Lumières"!D'un côté, Voltaire, fils d'un riche notaire, poète et homme de théâtre encensé, homme d'esprit et de conversation, gage de succès dans les Salons où une société désabusée trompe son ennui par de bons mots, intime des grands de ce monde, que ce fussent Frédéric II ou Catherine de Russie, avec qui il entretient une conversation sur un pied d'égalité. De l'autre, Jean-Jacques Rousseau, rejeton d'un modeste horloger de Genève, garçon timide, renfermé, dénué de tout esprit de répartie, qui déteste le monde et les salons, leur préfère la solitude dans la nature. Tout devait séparer ces deux hommes qui semblaient être nés dans deux mondes étrangers l'un à l'autre. Au départ, une grande admiration de Rousseau pour Voltaire. Ce dernier la reçoit avec une belle indifférence. Mais les choses vont très vite se gâter, car non seulement le Seigneur de Fernay n'a que mépris pour ce petit Genevois mal dégrossi, mais le grand bourgeois qu'il est - et la grande bourgeoisie financière vit sur un pied d'égalité, sinon supérieur, à la plus grande aristocratie - ne supporte pas la mise en question du régime de la France monarchique dans lequel Voltaire, à l'exception de son exclusion de Versailles et de la Cour, se trouve très bien. Le "Contrat Social" ne pouvait que lui déplaire. Le succès de "La Nouvelle Héloïse" le fait enrager, et si, de "L'Emile" il approuve "La profession de Foi du vicaire Savoyard", il s'emporte, lui qui ne cesse de traquer "L'Infâme", contre l'"Etre Suprême" en qui le solitaire de l'Ile Saint-Pierre veut croire. La rupture sera totale, de part et d'autre. Certes, Rousseau rendra hommage au combat que mène Voltaire pour la défense des Calas, mais cela n'ira pas plus loin. Empêtré dans ses relations compliquées avec la "Clique de Madame d'Epinay", dans laquelle Rousseau, marqué par son complexe de persécution, y verra la main de Voltaire, tout autant que celle de Diderot ou de Grimm, le Genevois rompra définitivement avec le Seigneur de Ferney. Assez curieusement, l'histoire finit toujours par rétablir les valeurs bafouées, c'est Rousseau qui finira par l'emporter dans cette lutte implacable entre les deux plus grands esprits de leur temps: si aujourd'hui on ne lit plus guère les poèmes de Voltaire, si son théâtre est tombé dans un complet oubli - n'ont survécu que ses contes, tel le célèbre "Candide", et sa correspondance - l'oeuvre de Rousseau est toujours lue, et son influence, que ce fût celle du "Contrat social" ou de "L'Emile" n'a cessé de croître depuis la Révolution Française qu'elle inspira.

Posté par Nekki à 13:19 - Commentaires [2] - Permalien [#]