SuétoneDes oeuvres littéraires de l'antiquité latine, on ne lit plus guère que La vie des douze Césars , de Suétone, Le Satyricon, de Pétrone, et L'art d'aimer, d'Ovide. Ajoutons-y peut-être Les Annales, de Tacite, et on en aura fait le tour. Suétone attire toujours le lecteur d'aujourd'hui par la qualité de son style, par son regard pénétrant, et par son jugement sans concession des personnages, ces douze Princeps , de Jules César à Domitien, qui font l'objet de son étude. Ce qui devait être un livre d'histoire, par la subtilité et la profondeur du regard de son auteur, est devenu une sorte de tragédie shakespearienne qui, loin de diminuer ces empereurs, peints avec cruauté parfois, en fait des êtres de tragédie. Il y a chez Suétone un Shakespeare et un Racine en devenir. C'est ce qui rend son ouvrage tellement passionnant. Suétone est avant tout un portraitiste: pour décrire le caractère d'un personnage, il le peint, comme le ferait un Rembrandt ou un Titien, avec une intensité dans l'analyse du physique du modèle qui le "déshabille" sans pitié. Le portrait suffit à dévoiler un caractère qu'un auteur dénué de talent aurait mis plusieurs pages à décrire. C'est cette concision qui fait la grande force de Suétone. Et qui fait qu'on le lit encore aujourd'hui  avec un plaisir d'autant plus grand, que ses modèles ont une référence dans notre histoire contemporaine, ce qui rend très actuel le contenu de La vie des douze Césars . Il y a du Goering dans Vitellius, du Ceaucescu dans Domitien, et du Staline dans Tibère. Car les hommes de pouvoir absolu, tyrans et dictateurs, n'ont guère changé depuis Caligula et Domitien: même orgueil, même sens de l'impunité, même cruauté, même mépris de la personne humaine. Par-delà une suite de personnages sortis d'un tableau de Goya, il y a la condamnation d'un système, celui d'un pouvoir absolu, qui dépasse son détenteur, le détruit, exacerbe ses défauts et ses vices. Certes, dans cette suite d'imperators il y a des hommes qui ont été dignes de leur pouvoir, un Octave-Auguste, un Vespasien ou un Titus, sans oublier le fondateur de la lignée julio-claudienne, Jules César, le conquérant des Gaules.* Mais leurs qualités apparaissent comme mises en danger par un excès de pouvoir qui les menace constamment, porte atteinte à leur santé, et ne parvient pas à assurer l'avenir, la succession. De par la volonté de son fondateur, qui voulait imposer le pouvoir absolu, seul capable de maintenir un empire immense, qui s'étendait sur trois continents, tout en maintenant les attributs de la république, ce pouvoir était à plus ou moins long terme condamné, à la fois par la contradiction qu'il portait en lui, et par le poids et la confiance en ses détenteurs qu'il exigeait. Cette constatation, toujours d'actualité, fait tout l'intérêt de ce livre, mais Suétone, par ses qualités d'écrivain-portraitiste, en fait en outre une sorte de tragédie humaine dont s'inspireront bien des écrivains - on songe au Caligula de Camus - et des cinéastes -  le Ben Hur de William Wyler, parmi bien d'autres films trop souvent de médiocre qualité! Suétone n'a pas fini d'exciter l'imagination des créateurs!

Pour accompagner la lecture de l'oeuvre de Suétone, on ne peut que conseiller "Les  Douze Césars - Du mythe à la réalité"  de Régis F.Martin, paru aux éditions LES BELLES LETTRES!