Maurice_Barres

Qui lit encore La colline inspirée? Qui lit encore Barrès? Ecrivain maudit, marqué à jamais du sceau de l'infamie, qui a pour noms antisémitisme et nationalisme. Qu'en est-il à ce propos? Barrès partagea avec nombre de bourgeois européens de l'époque un antisémitisme de classe, ce qui ne le justifie en rien, mais qui n'a évidemment rien à voir avec l'antisémitisme des nazis. Un antisémitisme de tradition, qui n'empêchait nullement d'établir des liens d'amitié avec les Juifs. On cite évidemment à ce propos l'Affaire Dreyfus, pour aussitôt condamner les antidreyfusards, dont Barrès faisait partie. Ce n'est pas la qualité de Juif  de Dreyfus qui fit monter au créneau Barrès, mais la honte qu'il ressentit, dans sa conviction de la culpabilité de l'officier, au coup porté à l'honneur de l'Armée pour laquelle Barrès avait un immense respect. Son nationalisme a des racines profondes, mais fort éloignées du nationalisme que défend aujourd' hui une extrême-droite, qui fait injustement référence à des gens comme Barrès; le nationalisme de ce dernier est né de son attachement à la terre, à ses racines lorraines - n'oublions pas qu'à l'époque l'Alsace-Lorraine étaient encore rattachée à l'Allemagne qui l'avait annexée après la guerre de 1870 - en qui il voyait le socle sur lequel reposait toute son existence. Son nationalisme n'était pas un nationalisme d'exclusion de l'autre, tel celui de son contemporain Maurras, mais d'enracinement. Barrès ne peut pas être tenu pour responsable du mauvais usage que l'on a fait de son oeuvre, comme Wagner ne peut pas être tenu pour responsable de la passion qu'Hitler afficha pour son Parsifal! Il faut lire Mes cahiers pour découvrir l'homme qu'était Barrès, et mieux saisir  sa pensée. On y découvre un homme obsédé par la terre natale, certes, mais surtout par la mort, Barrès est l'homme des cimetières, de la vanité des choses, son profond pessimisme, qui lui fait côtoyer les disparus comme si ils faisaient encore partie du monde des vivants, éclaire son oeuvre d'une lumière crépusculaire, que partageaient bien des artistes de son temps, comme déjà marquée par la boucherie que sera la Grande Guerre. Ce pessimisme est d'autant plus étonnant que sa vie fut une suite de succès: nommé "Prince de la jeunesse" quand il n'avait pas encore trente ans, élu plusieurs fois député à l'Assemblée nationale, conscience d'une jeunesse européenne marquée par son "Culte du Moi", tels que le seront Romain Rolland et Gide une génération plus tard, jeune et beau dandy, reçu et admiré dans le Grand Monde, qui fut celui de Proust d'ailleurs, lié par un amour passionné, qui resta platonique, non par sa volonté mais par celui de la poétesse Anna de Noailles, beauté exotique, poétesse célèbre et célébrée de son temps, rien ne justifiait cette atmosphère morbide dans lequel il vécut. Peut-être que pour mieux connaître Barrès convient-il de lire son dernier ouvrage, Un jardin sur l'Oronte, superbe roman inspiré des poèmes d'amour persans, dont Barrès était un grand admirateur, et de la Jérusalem délivrée du Tasse, roman qui est sans doute le voile derrière lequel se cache sa passion pour la belle princesse de Bibesco, en même temps qu'une profonde amertume engendrée par l'infidélité des hommes. L'occasion aussi de découvrir la beauté de la langue de Barrès, un style qui justifie à lui seul, de le lire ou de le relire.

 

"Mes cahiers Janvier 1896 - Novembre 1904"  Maurice Barrès.  EDITIONS DES EQUATEURS 677 p. 30€