Dans sa préface à une édition du chef-d'oeuvre de Balzac, Paul Morand le définissait comme la " Princesse de Clèves du romantisme". Ce qui est contestable. Sur le fond, l'oeuvre de madame de Lafayette, même si la profondeur de son analyse psychologique en fait l'ancêtre des romans contemporains, appartient encore à l'univers du roman courtois: le refus de la princesse de Clèves de céder à l'amour qu'elle porte au beau duc de Nemours est basé sur des qualités aristocratiques qui font toute l'originalité de ces romans issus de la féodalité: honneur, dignité, fidélité à l'époux; la timidité de Félix Vandenesse - à comparer avec l'héroïsme conquérant des personnages de Stendhal, tel le Julien Sorel du Rouge et le Noir,  qui grimpe au mur, passe par la fenêtre de sa chambre et fait la conquête tambour battant de la belle madame de Rênal -  est celle d'un jeune homme peu sûr de lui-même dans ses relations avec la femme en général, et avec  la belle comtesse de Mortsauf en particulier, ce qui fait douter Paul Morand de sa virilité - pour soutenir sa thèse il fait appel à un épigramme du roi Louis XVIII, qui appelle le jeune Félix, devenu un de ses favoris, "Mademoiselle Vandenesse"- ce qui sera démenti plus tard, quand le jeune homme aura une relation avec la belle Lady Dudley, mais c'est aussi, et surtout, le retour sur  lui-même, sur son enfance et sur son passé, d'un Balzac qui a vu dans le Lys, sous la forme de la belle Henriette, l'amour tel qu'il l'a toujours rêvé, parfois approché, sans jamais l'atteindre dans toute sa plénitude, illustrant ainsi la dualité des amours du jeune Félix, tout ce qui sépare l'amour profane, celui qu'il porte à la belle Anglaise, de l'amour sacré, celui qu'il voue au Lys, tels que les peignit le Titien. Ce retour sur lui-même, cette réflexion introspective son éminemment romantiques, ils dépassent le cadre de l'exemplarité, qui était celui du roman de madame de Lafayette, pour se consacrer à l'étude de l'individualité.

imagesIl faut ajouter, pour souligner ce qui sépare ces deux romans, l'importance du rôle de la nature dans celui de Balzac. La vallée de l'Indre, sa campagne environnante, les jeux de lumière de l'aube et du crépuscule, les massifs de fleurs, sont de réels personnages, chargés d'exprimer les sentiments des protagonistes de ce roman contemporain des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, et de l'Obermann de Senancour, ce qui était inimaginable au Grand Siècle, celui de madame de Lafayette, où la nature était considérée comme hostile - les jardins de Le Nôtre constituent une négation de la nature, le grand jardinier du Roi et ses suiveurs ont voulu, par opposition à la nature, recréer en plein air les salons des grandes demeures dont ils ornaient les alentours: les topiaires en sont le mobilier, les parterres de buis ornés de graviers colorés, les tapis, les charmilles, les tapisseries murales, et les plans d'eau, les miroirs et les glaces - il faudra attendre Rousseau, pour voir la nature admirée pour ce qu'elle était, dans sa parure intacte: ce seront les jardins anglais et le hameau de Marie-Antoinette. C'est la raison pour laquelle le Musée Balzac, au château de Saché, a consacré toute une salle au Lys dans la vallée, il suffit de se pencher à la fenêtre pour apercevoir et admirer le paysage qui lui servit de cadre.