Il y a bien des façons de lire A la recherche du temps perdu; certains y liront une passionnante étude de la société de la Troisième République, d'autres, un essai sur les aléas de l'amour et de la jalousie, certains lecteurs s'attacheront plus particulièrement au passage du temps, ou à l'Affaire Dreyfus, au phénomène de la mémoire inconsciente ou encore à la fine observation d'une classe aristocratique en déclin, mais peu nombreux sont ceux qui verront dans cet immense roman un éloge à la vie, à ce qu'elle peut offrir de gourmands plaisirs, de ceux dont Colette, contemporaine de Proust, a fait le sujet de toute son oeuvre. Une gourmandise que l'on retrouve principalement dans Un Amour de Swann  et dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, volumes du roman dans lesquels Proust déploie tout son art de la description minutieuse dans le portrait d'un décor sensé exprimer l'atmosphère de luxe, de sensualité dans laquelle baigne celle qui est, avec le baron de Charlus, situé à l'autre extrémité de la hiérarchie sociale, le personnage principal du roman: Odette de Crécy, devenue Odette Swann par son mariage avec l'élégant Charles Swann, incarne La femme. Proust s'attarde à décrire l'ambiance d'une grande élégance et d'une rare sensualité dans laquelle elle vit, ce qui nous vaut des pages superbes sur l'appartement de l'avenue La Pérouse: hortensias, coussins chinois, lanternes japonaises, parfums obsédants, robes de chambre en soie ou en crêpe de Chine, Proust se laisse emporter par une admiration gourmande et sensuelle pour un personnage qui représente pour lui la femme de sa jeunesse, d'une beauté, d'une élégance qui le plongent dans la nostalgie d'une société, d'un temps qui ont passé, d'une époque qui n'est plus, un passage du Temps qui est le thème majeur du roman. C'est d'ailleurs sur l'image d'Odette Swann se promenant au Bois de Boulogne que se ferme Du côté de chez Swann:  "Aurais-je même pu leur faire comprendre l'émotion que j'éprouvais par les matins d'hiver à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d'un simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s'écrasait à son corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris, de l'air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le temps que comme un cadre et de vivre dans une atmosphère humaine, dans l'atmosphère de cette femme , qu'avaient dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé, devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la neige tomber?" Objet de toutes les raffinements descriptifs de Proust, Odette connaîtra un sort brillant: partie du bas de l'échelle, dans l'habit de cette "Miss Sacripant", demi-mondaine de luxe, peinte par Elstir, elle gravira, grâce à son intelligence et à son adaptation rapide aux codes mondains, tous les échelons de la hiérarchie sociale, tandis que le baron de Charlus, situé au plus haut rang de cette même hiérarchie, emporté par son vice, en descendra les marches dans une longue descente aux enfers qui constitue, illustrée par la dramatique confrontation avec les Verdurin et Charlie Morel dans La prisonnière, le côté le plus douloureux, le plus émouvant du roman. 

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