Jean-Jacques Rousseau - LUCIANA XAVIER DE CASTRO RELIGIÃO EM ROUSSEAU A PROFISSÃO DE FÉ DO VIGÁRIO SABOIANO

 

 

On accuse régulièrement Jean-Jacques Rousseau d'avoir placé ses cinq enfants aux enfants-trouvés, une accusation grave, qui nuit, et à son oeuvre, et à sa philosophie avec lesquelles  cet acte entre en totale contradiction. Rousseau n'a jamais tenté d'occulter cet acte ou de le nier, dans ses Confessions il le répète à plusieurs reprises: "Mon troisième enfant fut donc mis aux enfants-trouvés ainsi que les premiers, il en fut de même des deux suivans; car j'en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut bon, si sensé, si légitime que si je ne m'en vantai pas ouvertement ce fut uniquement par égard pour la mère, mais je le dis à tous ceux à qui j'avois déclaré nos liaisons; je le dis à Diderot, à Grimm, je l'appris à la suite à Madame d'Epinay, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité, et pouvant aisément le cacher à tout le monde. En un mot, je ne mis aucun mistère à ma conduite, non seulement parce que je n'ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce qu'en effet je n'y voyois aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux ou ce que je crus l'être. J'aurois voulu, je voudrois encore avoir été élevé et nourri comme ils l'ont été" (1) Et encore: Voilà comment dans un attachement sincère et réciproque où j'avois mis toute la tendresse de mon coeur, le vide de ce coeur ne fut pourtant jamais bien rempli. Les enfans, par lesquels il l'eut été, vinrent; ce fut encore pis. Je frémis de les livrer à cette famille mal élevée pour en être encore élevés plus mal. Le risque de l'éducation des enfans-trouvés étoient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus fortes que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à Mad de Francueil fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimai mieux être moins disculpé d'un blame aussi grave, et ménager la famille d'une personne que j'aimais. Mais on peut juger par les moeurs de son malheureux frère (*), si jamais, quoiqu'on en put dire, je devois exposer mes enfans à recevoir une éducation semblable à la sienne". (2)

On sait d'où vint la trahison d'un secret qu'il avait confié à ses amis les plus intimes: Diderot, Grimm, Voltaire et madame d'Epinay s'empressèrent de le rompre. Ce qui fit croire à Rousseau, mais d'autres évènements y étaient liés, à une conspiration de ses amis. Si le terme de "conspiration", que d'aucuns associent à un "complexe de persécution" dont aurait souffert l'écrivain, et  dont il est abondamment question dans ses écrits autobiographiques, est sans doute exagéré, il est un fait que si le succès de sa Nouvelle Héloïse ne pouvait guère exciter la jalousie de ses amis, tous déjà publiés, et avec succès, l'applaudissement de son opéra Le devin du village, dans un domaine où ni Voltaire, ni Diderot, ni Grimm, ne pouvaient le concurrencer, provoqua bien de l'aigreur et de la jalousie. Il faut ajouter que les écrits politiques de Rousseau, tels Le contrat social ou L'Emile consituaient de véritables brûlots pour le gouvernement de Louis XV, ce qui mettait en danger non seulement Rousseau, mais également ses amis haut placés. Enfin, Voltaire ne pouvait supporter de voir réapparaître l'"Infâme", fût-ce sous l'apparence d'un "Etre Suprême", tel que le voulait Rousseau; il faut y ajouter le fait que Voltaire menait à Ferney l'existence d'un grand bourgeois fortuné, qu'il gérait avec efficacité son domaine, et qu'il devait ressentir cette haine des gens riches envers ceux qui prônent la pauvreté et la vie simple. Voltaire se sentait visé par les écrits de Rousseau. D'où cette haine tenace. Ajoutons que la personnalité de Rousseau était en totale contradiction avec celle de son temps; son exigence de la vérité apparaissait à ses contemporains comme un manque d'éducation, d'où le titre de "rustre" ou de "cuistre" dont on l'affublait, Rousseau n'avait pas l'esprit de répartie, il le confesse lui-même, détestait les salons et l'hypocrisie d'une société extrêmement policée, où tout succès était basé sur l'esprit, le  brillant de la conversation, il y faisait l'impression d'un sauvage, il avait tout pour déplaire à un Voltaire qui était l'exemple du parfait "homme de salon". Faut-il le préciser, la postérité vengea Rousseau, car si on lit encore aujourd'hui avec plaisir la correspondance de Voltaire, ses ouvrages historiques et certains contes comme Candide - son théâtre et ses vers n'ont pas résisté au temps, et ce qui constitue sans doute son chef-d'oeuvre, ses conversations, ne nous sont pas parvenues - son influence se termina avec sa mort et la chute de l'Ancien Régime, alors que l'influence de Rousseau, que ce fût sur le plan de la philosophie politique ou de l'amour de la nature, ne s'est jamais éteinte. Voltaire clôture une période de l'histoire, Rousseau en ouvre une nouvelle, avec la Révolution Française, qu'il a largement inspirée, et le mouvement romantique.

Sur le fond de cette terrible accusation d'avoir abandonné ses enfants, il faut se reporter à son temps, où il n'était pas rare que de grands personnages confiassent aux enfants-trouvés des nouveaux-nés issus d'une relation extra-conjugale, Rousseau ne faisait là que suivre une habitude qui choquait beaucoup moins qu'aujourd'hui; il faut aussi se reporter aux nombreux textes que Rousseau y a consacrés,textes qui peuvent paraître contradictoires, car s'il éprouve des regrets, bien plus souvent il tente d'expliquer et de justifier son geste. Chacun jugera Rousseau selon sa propre morale. Hélas! Rousseau a eu, et a encore bien des ennemis, car même aujourd'hui, ses textes sentent encore le soufre; et cette accusation est pain béni pour ses ennemis!

(1) LES CONFESSIONS Livre huitième p.357/358 Edition de La Pléiade

(2) LES CONFESSIONS Livre neuvième p.415/416 Edition de La Pléiade

 

* Il s'agit du frère de Thérèse Levasseur, compagne et ensuite épouse de Rousseau, et mère de ses cinq enfants.