Ils sont considérés comme les parangons de l'esprit du "Siècle des Lumières"!D'un côté, Voltaire, fils d'un riche notaire, poète et homme de théâtre encensé, homme d'esprit et de conversation, gage de succès dans les Salons où une société désabusée trompe son ennui par de bons mots, intime des grands de ce monde, que ce fussent Frédéric II ou Catherine de Russie, avec qui il entretient une conversation sur un pied d'égalité. De l'autre, Jean-Jacques Rousseau, rejeton d'un modeste horloger de Genève, garçon timide, renfermé, dénué de tout esprit de répartie, qui déteste le monde et les salons, leur préfère la solitude dans la nature. Tout devait séparer ces deux hommes qui semblaient être nés dans deux mondes étrangers l'un à l'autre. Au départ, une grande admiration de Rousseau pour Voltaire. Ce dernier la reçoit avec une belle indifférence. Mais les choses vont très vite se gâter, car non seulement le Seigneur de Fernay n'a que mépris pour ce petit Genevois mal dégrossi, mais le grand bourgeois qu'il est - et la grande bourgeoisie financière vit sur un pied d'égalité, sinon supérieur, à la plus grande aristocratie - ne supporte pas la mise en question du régime de la France monarchique dans lequel Voltaire, à l'exception de son exclusion de Versailles et de la Cour, se trouve très bien. Le "Contrat Social" ne pouvait que lui déplaire. Le succès de "La Nouvelle Héloïse" le fait enrager, et si, de "L'Emile" il approuve "La profession de Foi du vicaire Savoyard", il s'emporte, lui qui ne cesse de traquer "L'Infâme", contre l'"Etre Suprême" en qui le solitaire de l'Ile Saint-Pierre veut croire. La rupture sera totale, de part et d'autre. Certes, Rousseau rendra hommage au combat que mène Voltaire pour la défense des Calas, mais cela n'ira pas plus loin. Empêtré dans ses relations compliquées avec la "Clique de Madame d'Epinay", dans laquelle Rousseau, marqué par son complexe de persécution, y verra la main de Voltaire, tout autant que celle de Diderot ou de Grimm, le Genevois rompra définitivement avec le Seigneur de Ferney. Assez curieusement, l'histoire finit toujours par rétablir les valeurs bafouées, c'est Rousseau qui finira par l'emporter dans cette lutte implacable entre les deux plus grands esprits de leur temps: si aujourd'hui on ne lit plus guère les poèmes de Voltaire, si son théâtre est tombé dans un complet oubli - n'ont survécu que ses contes, tel le célèbre "Candide", et sa correspondance - l'oeuvre de Rousseau est toujours lue, et son influence, que ce fût celle du "Contrat social" ou de "L'Emile" n'a cessé de croître depuis la Révolution Française qu'elle inspira.