Un couple d'intellectuels tel celui qui, mondialement célèbre et célébré, lia Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, n'est plus envisageable aujourd'hui où l'on célèbre de préférence un couple de stars de la chanson ou un joueur de football, ce qui, entre parenthèses, en dit long sur les priorités de notre époque !Même s'il s'estompe lentement, le souvenir de ce couple reste encore vivant dans la génération de ce qu'on appelle le « baby boom », celle née au lendemain de la guerre. Un souvenir toujours vivant, telle fut l'influence de ce couple, influence littéraire et philosophique, avant de devenir politique.

Parlons-en de cette influence et de ce qu'il en reste aujourd'hui.

Sartre fut longtemps considéré avant tout comme un philosophe ; l'Existentialisme, cet hymne à la liberté individuelle, à la responsabilité de chaque Etre humain dans l'évolution de son existence, qui suppose une liberté totale vis-à-vis de toute morale ou de toute influence religieuse, a fait sa renommée et le tour du monde. Son influence fut énorme. Aujourd'hui, alors que cette liberté tant revendiquée par la génération de « mai 68 » est quasi totale, Sartre n'est plus repris dans les « Histoires de la Philosophie », et l'Existentialisme, en tant que mouvement libertaire, n'a plus qu'un intérêt historique. Son action politique, qui joua un rôle de plus en plus important dans la fin de sa vie, a profondément marqué les mouvements anarchistes ou d'extrême gauche durant la seconde moirié du XXème Siècle ; aujourd'hui, on ne fait plus que rarement appel à son nom. Nous restent le romancier et l'homme de théâtre.

Dans l'histoire de la littérature, Sartre survivra par des romans comme « Les Mots » ou « La Nausée », et par ses brillantes études sur Flaubert et sur Jean Genêt. Son théâtre, très politisé, n'est plus guère joué aujourd'hui, sans doute parce qu'il est trop lié à sa philosophie. Assez curieusement, Sartre ne survivra que par ce qu'il considérait le moins important dans son oeuvre : le roman et l'essai littéraire.

 

Pour Simone de Beauvoir, les choses furent, dès le départ, bien différentes et bien plus marquées : pour cette femme qui allait devenir l'égérie du féminisme , la littérature était sa grande et unique vocation.

Comme nous l'explique ce petit chef-d'oeuvre que sont les « Mémoires d'une jeune fille rangée », dès son adolescence, la jeune Simone avait décidé qu'elle allait devenir écrivaine. Et elle le deviendra. Non pas dans le domaine qu'elle revendiquait, celui de la fiction, mais dans celui de la « mémoire ». Car si aujourd'hui on ne lit plus guère « L'invitée » ou « Les Mandarins », ce dernier qui obtint le Prix Goncourt, ses mémoires, que ce fussent «  Les mémoires d'une jeune fille rangée »*, «  La force de l'âge », « La force des choses », « Tout compte fait » ou « Une mort très douce », constituent aujourd'hui la plus belle part de son héritage littéraire, qui mérite d'être lue, encore et toujours. Non seulement pour leur valeur historique – on y lit toute l'histoire de la Rive Gauche depuis l'Entre-deux-guerres jusqu'à la fin des années 80, soit jusqu'à la mort de Sartre, mais aussi et surtout pour leur valeur littéraire. Quoiqu'elle rejetât toute spiritualité, toute méditation, indignes d'un « Etre Libre », elle n'accepta jamais vraiment du fond du coeur cette exigence de Sartre, qui se refusait à toute admiration qui ne fût pas passée sous les fourches caudines de la raison. Les plus belles pages de ses mémoires sont celles où Simone de Beauvoir cède à sa profonde admiration pour la nature, ses paysages, les grandes oeuvres de la création humaine, et là, quand elle se laisse aller à sa sensibilité à la beauté sous toutes ses formes, sa plume est celle d'une immense écrivaine.

 

* Toutes les oeuvres de Simone de Beauvoir sont accessibles en édition de poche FOLIO. On ne peut que s'étonner qu'elle n'ait pas encore fait l'objet d'un ou plusieurs « Pléiade », elle qui a toujours été publiée chez Gallimard. Et ceci alors que cette illustre maison d'édition n'hésite pas à publier dans cette prestigieuse collection un Jean d'Ormesson dont on peut discuter, sinon l'esprit et l 'élégance, du moins la valeur littéraire.