Chateaubriand aimait à être entouré de jolies femmes, toutes appartenant à la grande aristocratie - son épouse les appelait «  ses Madames » - amies, maîtresses ou admiratrices, fascinées par le talent de cet homme qui venait de publier un ouvrage sur la religion, Le génie du christianisme, supposé rétablir la religion catholique en France, alors même que Napoléon venait de signer un concordat avec le pape. Ouvrage qui n'avait rien de théologique, qui considérait la religion sous son aspect artistique et social, un ouvrage éminemment romantique, tout à fait dans l'air du temps, tandis qu'étaient publiés ses deux premiers romans, Atala et René, qui connurent un succès égal à celui que rencontra La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau un demi-siècle plus tôt. Par ces oeuvres, Chateaubriand s'imposait comme le grand maitre du romantisme naissant, ce qui ne pouvait que plaire aux femmes du grand monde.

Parmi toutes celles-ci, il y en eut deux qui entretinrent avec lui une longue correspondance, qui fait l'objet de l'ouvrage dont il est question.

Delphine de Custine, descendante d'un des plus grands noms de France, fut passionnément amoureuse de l'écrivain, une passion à laquelle Chateaubriand ne répondit guère, par indifférence ou parce qu'il était déjà amoureux de madame de Noailles, un de ses grands mais brefs amours.Les lettres de madame de Custine sont celles d'une femme désespérée, souffrant d'un amour fou, auquel elle ne trouve aucune réponse. Ses lettres sont émouvantes dans leur candeur et dans leur immaturité amoureuse, en même temps qu'elles font preuve d'une totale méconnaissance de l'homme à qui elles s'adressent, avec une sincérité, un abandon et une absence totale de pudeur. Car que pouvait-elle attendre de cet homme égocentrique, avant tout soucieux de l'image qu'il laissera à la postérité, de son avenir politique et de ses relations avec les femmes dont il aimait à s'entourer. Delphine de Custine a t-elle cru un instant à ce qu'elle proposait à l'écrivain-voyageur : une vie en ménage à deux, dans son château normand de Fervacques qu'elle avait acquis pour réaliser ce projet fou ? Croyait-elle vraiment pouvoir retenir l'écrivain dans ce lieu écarté de Paris où tout se passait et se décidait ? Elle y a cru, et y croira avec une constance et une force qui suscitent à la fois l'admiration et la pitié. Comme toutes les femmes amoureuses de Chateaubriand, elle a pris à la lettre les textes du Génie du Christianisme, alors qu'il y eut loin de la théorie à la pratique, ce que Chateaubriand prit beaucoup de mal à occulter ou à justifier dans les Mémoires-d'outre-Tombe. La correspondance de cette femme écorchée vive avec l'homme sans doute le plus égocentrique de son temps, est d'une grande beauté, à la fois par le désespoir et par la profondeur de sentiments qu'elle exprime, et par la puissance et par l'élégance de son écriture.

Il en va tout autrement pour Claire, duchesse de Duras. 

Epouse du Premier Gentilhomme de la Chambre de Louis XVIII, elle avait ses grandes entrées à la Cour des Tuileries, et y tenait un brillant salon dans l'appartement qui y occupait son mari de par ses fonctions. Femme intelligente, d'une santé fragile, elle s'intéressait à tout, de la littérature à la science, en passant par l'art et par la politique. On causait de tout dans ses différents salons ; on s'y retrouvait entre gens du Grand Monde, de la littérature, de la politique et de la science. Chateaubriand y faisait de nombreuses apparitions et retint vite l'attention de la duchesse, qui appréciait son oeuvre littéraire, son ambition politique, sa conversation, son côté romantique qui était alors à la mode et dont il se voulait le grand inspirateur.

Madame de Duras jouissait d' une grande influence politique à la Cour, elle en fit profiter son protégé  en le faisant nommer successivement ambassadeur à Rome, Berlin et Londres, et Ministre des Affaires Etrangères dans le gouvernement Villèle. On peut supposer que la relation entre la duchesse et l'écrivain n'était pas dépourvue d'arrière-pensées politique de la part de ce dernier. Ce qui n'empêchait pas à ces deux êtres, dotés d'un immense talent et d'une vaste culture, d'établir entre eux des liens d'une grande et longue amitié – la duchesse de Duras avait, plus clairvoyante en cela que madame de Custine, très tôt compris qu'il n'y aurait jamais d'attache amoureuse entre elle et l'écrivain – qui ne devait se terminer qu'avec la mort de la duchesse.

Leur correspondance est celle d'amis brillants – il l'appelait «  ma soeur » et elle «  mon frère » - qui aimaient exprimer leur passion pour tout ce que la vie leur offrait en fait de beauté en art, en littérature, tout en préservant les droits à la réalité quotidienne sous la forme de conseils donnés à l'écrivain volage pour son avenir d'homme politique.

La beauté de ces lettres réside dans le vaste champ d'intérêts qu'elles couvrent et ce avec beaucoup d'intelligence et de brillant. On est là dans un dialogue – à une voix dans ce cas-ci – entre deux personnages, complices dans leurs passions intellectuelles, qui comptèrent parmi les plus talentueux et les plus intelligents de leur temps et de leur milieu. Un vrai régal !

 

 

« L'Amante et l'Amie – Lettres inédites 1804-1828

François de Chateaubriand Delphine de Custine Claire de Duras 

Préface de Marc Fumaroli »

 

692p. 39€

 

NRF GALLIMARD