Il Fuoco, beau roman crépusculaire, est le récit d'une passion amoureuse, très liée à la biographie du poète : sa passion pour la belle Eleonora Duse. Il est sans doute le chef-d'oeuvre de D'Annunzio.

Roman très caractéristique de cette atmosphère de mort qui règne dans les dernières années de la Belle Epoque, qui est celle des romans de Thomas Mann – Mort à Venise ou La Montagne magique – de la musique de Mahler ou des tableaux de Fernand Khnopff, qui se déroule dans une ville de Venise qui n'est plus que l'ombre de son prestigieux passé; ville mourante, silencieuse, un silence interrompu par le seul clapotis des rames de ces gondoles noires et funèbres dont Liszt a célébré l'étrange beauté dans une de ses oeuvres les plus belles, qui évoluent sur des canaux d'où jaillit le reflet des lumières des vieux palais, où Wagner termine la composition de son Tristan, où Fortuny crée ses tissus et ses soieries d'un luxe inouï.

Ecrit dans un style superbe – qui réclame la présence d'un dictionnaire – le roman se situe dans la lignée de grandes oeuvres décadentes contemporaines, le A Rebours de J.K.Huysmans ou Bruges-la-Morte de Rodenbach.

C'est sans doute Visconti, par le mode d'expression plus contemporain qu'est le cinéma, qui a le mieux compris et rendu cette atmosphère oppressante, fait de passion et de mort, de raffinement culturel et de décadence morale, qui caractérise la société de la Belle Epoque et que D'Annunzio représente à merveille, à la fois par sa biographie et par son oeuvre.

Il Fuoco se termine sur quelques-unes parmi les plus belles pages de la langue et de la littérature italiennes, le récit du dernier voyage de Wagner, celui de son cercueil placé sur la gondole funèbre, qui le conduit du palais Vendramin-Calergi à la gare de Venise où l'attendait le convoi qui devait le ramener à Bayreuth. On peut imaginer que par ces dernières pages, sombres par leur atmosphère, et brillantes par leur style, le poète ait considéré le compositeur de Tristan - l'histoire d'une passion tellement proche de celle que son héros vit pour sa belle actrice de théâtre - sans doute le mieux à mêmed'illustrer ce qu' il voyait comme la fin d'un monde, d'une culture, que la Grande Guerre allait définitivement enterrer.