C'est en mai 1894 que Marcel Proust et Reynaldo Hahn se rencontrèrent dans un des Salons les plus élégants de Paris, celui de Madeleine Lemaire, celle-là même qui allait illustrer de ses dessins un peu fades la première oeuvre de Proust, « Les Plaisirs et les jours », que son auteur était en train d'écrire lors de cette mémorable soirée qui devait voir naître une relation amoureuse intense qui allait durer deux ans.

Proust fut immédiatement fasciné par les yeux noirs du beau Vénézuélien, tandis que celui-ci était impressionné par la profondeur de pensée de son aîné de trois ans.

Reynaldo Hahn, alors à peine âgé de dix-neuf ans, était déjà célèbre, et reçu dans le Grand Monde. On aimait ses belles mélodies sur des poèmes de Verlaine ou de Baudelaire, il avait une jolie voix, sa musique se conformait à l'air du temps, qui était celui des musiques de chambre ou de mélodies pour salons élégants, genre dans lequel excellaient Fauré, Duparc ou César Franck. Reynaldo Hahn avait un protecteur de choix, Massenet lui-même, l'auteur du célèbre opéra « Werther », qui le considérait comme son élève le plus doué, et qui allait le soutenir jusqu'à sa mort. Proust, de son côté, avait peu de connaissances musicales. C'est Reynaldo Hahn qui allait lui faire découvrir le monde de la musique ; et quand on sait le rôle que joue la musique dans « La Recherche » - on se souviendra de la « Sonate de Vinteuil », de sa « Petite phrase » qui fera, à chaque fois qu'il l'entend, resurgir chez Swann le souvenir d'Odette, ou, plus loin dans l'oeuvre, le célèbre « Septuor » de « La Prisonnière » - on peut mesurer à sa juste valeur le rôle important que le compositeur a joué dans l'oeuvre de l'écrivain. Celui-ci ne sera pas en reste, on peut penser que le personnage de Reynaldo, habilement masqué, est omniprésent dans le roman de Proust, notamment dans l'histoire d'amour entre Swann et Odette où certains voient celle qui lia l'écrivain au musicien.

En 1896 les deux hommes mirent fin à leur relation intime, qui se transforma alors en une profonde amitié qui ne devait prendre fin qu'avec la mort de l'écrivain.

Les deux hommes continuaient à se voir, à s'écrire, à parler de leurs oeuvres, mais cette fois ce fut Proust qui retint toute l'attention, son grand oeuvre en cours, il la partageait avec Reynaldo, qu'il convoquait dans sa chambre hermétiquement close pour lui en des extraits, en parler tout simplement, à un Reynaldo Hahn fasciné par la beauté d'un texte dont il fut un des premiers à deviner l'importance, et qu'il fut aussi le premier à défendre bec et ongles contre l'incompréhension des éditeurs.

Comme le disent parfaitement les auteurs de l'essai consacré à cette entente entre deux artistes d'exception, ce fut bien une « Création à quatre mains » que celle de « La Recherche » !

 

 

 

 

« Marcel Proust et Reynaldo Hahn – Une création à quatre mains »

 

Philippe Blay , Jean-Christophe Branger et Luc Fraisse

 

Classiques Garnier